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04
2014

Évocation

Puissant Marc, soldat poète, mort en 14-18

Modifié le : 7 mars 2015

La France commémore cette année le centenaire du début de la Première Guerre mondiale. À cette occasion, je voudrais rendre hommage à mon grand-oncle Marc, un poète au grand cœur devenu soldat, qui fut blessé à la première bataille de la Marne et mourut en sautant sur une mine... Hélas, en menant mon enquête, je me suis vite rendu compte que sa famille avait complètement effacé son existence de notre mémoire, faisant de lui en quelque sorte un soldat inconnu et un poète maudit... Quel secret de famille se cache donc derrière cet oubli ?

De ce grand-oncle Marc, je ne savais pas grand-chose, seulement qu’il écrivait des poèmes et qu’il était mort tragiquement en 1914 en sautant sur une mine. À l’occasion du centenaire de la déclaration de guerre de l’Allemagne, j’ai eu envie de parler de lui. Sous un angle un peu particulier : ce garçon d’une vingtaine d’années, issu d’un milieu ouvrier, sans doute ouvrier lui-même, ne possédait que son certificat d’études, ce diplôme qui sanctionnait la maîtrise des connaissances de base acquises dans le primaire (lecture, écriture, calcul, etc.). Mais il était poète et écrivait des textes touchants pratiquement sans faute d’orthographe.


go Courageux soldat français à l’allure si fière
Dont le doux regard brille d’une ardeur guerrière.

Ces deux vers, qui commencent son poème « Brave petit soldat », expriment merveilleusement la très grande motivation de Marc et de tous ceux qui partent à la guerre dans les premières heures pour sauver leur patrie, alors même qu’ils n’ont sans doute pas eux-mêmes l’âme spécialement belliqueuse !

Le triste destin de ce garçon à l’orée de sa vie et de sa carrière d’écrivain trouve un écho en moi. Connivence d’amoureux de l’écriture ? Certainement. Et puis j’ai aussi envie de montrer à quel point l’enseignement d’autrefois savait apprendre aux individus à maîtriser les bases de la langue française. Le « certif’ » ce n’était pas rien !

Un soldat inconnu et un poète maudit

La préparation de la commémoration du centenaire du début de la guerre est un moment fort et comme il n’existe plus de survivants de ce terrible conflit, des campagnes ont été lancées pour nous inviter à fouiller nos mémoires, nos armoires, nos caves et nos greniers à la recherche de traces de ces héros de la Première Guerre mondiale.

Pour rendre à Marc l’hommage qu’il mérite, je me mets donc en quête d’informations. Ma mère m’a remis quelques documents : certains de ses poèmes, une lettre à ses parents, une lettre à son jeune frère, le compte rendu de l’inauguration de la maison de campagne de ses parents et une lettre de recommandation d’un certain Gaston Dreyfus. Bien peu de choses en vérité. J’interroge sa famille. En fait, personne ne sait vraiment qui il est ! Toujours revient cette seule affirmation : « Marc ? Il a sauté sur une mine en 1914 ! ». Circulez, y’a rien à voir ! Marc m’apparaît rapidement comme un soldat inconnu, et un poète maudit.

Choqué par cette ignorance de sa famille, je mène ma petite enquête. Pas question de le laisser sombrer dans l’oubli !

Exploration de l’arbre généalogique

Situons-le d’abord dans mon arbre généalogique. Il appartient à la branche de ma grand-mère maternelle, la famille Puissant. Cette famille est originaire de Cognac, la ville légendaire où l’on produit l’alcool éponyme. Elle a aussi donné son lot de rugbymen...

Selon les maigres informations familiales dont je dispose, Marc est né en 1896 [1]. Il est le deuxième enfant d’Alphonse Puissant, né en 1866 et mort en 1958, et de Georgina Rodrigue, née en 1865 et morte en 1960. Il a une sœur aînée, Yvonne, née en 1890 [2], un frère plus jeune, Fernand, né en 1898, et deux autres sœurs plus jeunes, Marie-Louise — ma grand-mère maternelle —, née en 1901, et Simone, née en 1905.

Son père Alphonse est ferblantier, c’est-à-dire qu’il fabrique des objets en fer-blanc, un acier recouvert d’une fine couche d’étain, mais aussi en cuivre, en zinc, tels que des ustensiles de cuisine, surtout des tuyaux et des couvertures de toit, etc. L’activité du Cognac est si importante que le métier de ferblantier, plus tard de plombier, est naturellement très lié à cette activité qui utilise beaucoup de tuyaux et de robinets. Après la disparition de Marc, c’est Fernand qui prendra la succession du père, place du Canton à Cognac, à l’ombre de l’église Saint-Léger, où il a ouvert à la fin des années 20 un atelier et une boutique de plomberie-zinguerie.

Le clocher de l’église Saint-Léger à Cognac. On voit à gauche, la façade sombre du local d’Alphonse Puissant.

Ma grand-mère Marie-Louise avait donc 13 ans quand son frère Marc est mort à la guerre. Or, curieusement, elle n’en a jamais parlé à sa fille. Selon ma mère, personne dans la famille ne parlait de lui. On savait juste que son père avait pris contact avec ses camarades de régiment qui l’avaient vu sauter sur la mine. Il avait été impossible de rassembler ses restes pour lui offrir une sépulture. C’est toute la trace que la mémoire familiale gardait de lui ! Son souvenir semblait s’être déchiqueté en mille morceaux en même temps que son corps. Étrange. Pourtant, avant de partir à la guerre, ce garçon avait bien eu une enfance, une adolescence, un début de vie active... Pourquoi était-il ainsi rayé du paysage familial ?

Explosion d’une mine en 1914. C’est en sautant sur une telle mine que Marc a trouvé la mort.

Je me mets donc à analyser en détail les rares documents dont je dispose. À commencer par le recueil de poésies.

Au dos de la couverture, il est écrit de sa main :

Blessé le 17 septembre 1914 à Baconne - Bataille de la Marne - Sorti de l’hôpital le 20 décembre 1914

Pour une fois, Marc me fournit une indication précise... Hélas ! Il ne m’en donnera pas d’autres, à part cette mention, en bas d’un poème :

Immédiatement, je fais une recherche sur Internet et je trouve un blog où sont listés la plupart des hôpitaux improvisés un peu partout en France pour accueillir les premiers blessés qui affluent du front. Je retrouve son hôpital : HA n° 18 Bordeaux - Asile de nuit Albert Brandenburg, 4 Passage Leydet - 145 lits - SSBM - Fonctionne du 25 août 1914 au 16 janvier 1919 [3] . Marc a donc été soigné dans cet hôpital de Bordeaux.

Un des hôpitaux militaires qui accueillent les blessés dès août 1914.
Cliquez sur la vignette ci-dessous pour voir des photos des hôpitaux de Bordeaux à l’époque :

C’est dans cet hôpital auxiliaire n°18 de Bordeaux, où il est resté trois mois, qu’il a écrit les poèmes réunis dans un petit recueil (voir l’onglet « Les Poèmes »). J’imagine que ces poèmes ne sont pas les seuls qu’il a écrits, mais ce sont les seuls qui me sont parvenus. Sans doute les a-t-il emportés à sa sortie d’hôpital et son père les a récupérés avec le reste de ses affaires.

Je retiens cette date : 17 septembre 1914.

Grâce à Internet — quel outil merveilleux ! — je peux reconstituer le fil des événements de cette journée. Elle fait partie de ce qu’on appelle la première bataille de la Marne. La mobilisation est déclarée le 2 août et le lendemain, l’Allemagne déclare la guerre à la France et à la Belgique. Les Allemands pénètrent en France au cours du mois d’août. Le 4 septembre — célèbre épisode — les taxis parisiens sont réquisitionnés pour transporter les troupes sur le front. Le 6, est lancée la première bataille de Marne. Peu à peu les troupes allemandes font retraite. Elle fera 21.000 morts, 84.000 disparus et 122.000 blessés côté français [4]. Elle se solde le 11 septembre par une victoire des alliés [5].

Que se passe-t-il le 17 septembre ? Même si la bataille de la Marne est terminée, des combats ont toujours lieu autour de Reims. Pour en savoir plus, je dois connaître le régiment auquel il appartenait. En examinant sa photo, la seule qui me soit parvenue de lui adulte, j’aperçois le numéro 114 sur son col. J’en déduis qu’il fait partie du 114e régiment d’infanterie. Ce régiment était basé à Saint-Maixent, Parthenay. Il faisait partie du 9e corps d’armée. Il se composait de 3 bataillons. Il était en effet présent le 17 septembre dans le secteur de Moronvilliers, tout près de Baconnes, au cœur de l’enfer.

Cliquez sur la vignette ci-dessous pour voir des photos des soldats du 114e RI :


A la mi-septembre, l’armée ennemie est peu à peu repoussée, mais elle résiste naturellement et cela donne lieu à des affrontements terribles, au cours desquels Marc sera blessé.

Voici le récit de ces journées pour le 9e corps d’armée [6] :

15 SEPTEMBRE - Sur tout le front de l’Armée le moindre mouvement en avant de nos troupes provoque une violente réaction. Décidée au début de l’après-midi, l’attaque de Souain débute vers 16 heures, sous la protection d’une importante artillerie. L’ennemi, renonçant à se défendre, se replie vers le nord. A la nuit, notre infanterie est maîtresse de Souain, de la croupe nord-est, et du bois à 1.500 m à l’est de Souain.

16 SEPTEMBRE - Le Général Foch songe à appliquer son effort principal à l’est de la Suippe où la résistance ennemie paraît faiblir. Les 21e et 11e Corps prendront comme objectif la route Somme-Py-Dontrien. Au petit jour, un brouillard épais règne sur la Suippe ; sur les deux rives de la rivière et plus à l’est, les troupes d’attaque sont arrêtées par le feu de l’adversaire sans avoir pu aborder la ligne ennemie. La situation de la IXe Armée est donc, le 16 au soir, à peu près semblable à celle de la veille.

17 SEPTEMBRE - Au 9e Corps, toutes les offensives déclenchées en direction du massif de Moronvilliers se heurtent à une résistance acharnée. Ayant appris, en début de matinée, la prise de Perthes-les-Hurlus par le corps de gauche de la IVe Armée, le Général commandant le 21e Corps forme une brigade d’attaque pour exploiter le succès remporté par le corps. Celle-ci se heurte dans l’après-midi à une résistance tenace de l’adversaire, dont le feu l’empêche de déboucher de la lisière des bois où elle se fixe.

Baconnes où est blessé Marc.

En menant mes recherches plus avant, je découvre sur le site du ministère de la Défense le journal de bord du régiment [7] .

Voici le récit très émouvant, vécu de l’intérieur, des journées du 14 au 19 septembre 1914 :

14 SEPTEMBRE
- Départ à 8 h 30 pour se reporter vers l’ouest (Reconstitution du 9e Corps d’Armée).
- Au sortir de Mourmelon-le-Grand, vers Baconne, vive canonnade de l’ennemi qui cherche nos batteries. Le 114e est placé en réserve derrière le bois au nord de Mourmelon.
- A midi, il reçoit l’ordre d’envoyer un Bataillon (1er) combler un vide qui s’est produit entre la 18e DI et la 42e DI, avec un groupe d’A.C., les 2 autres Bataillons en réserve de la Division.
- Les 2 Bataillons se portent en avant à travers bois.
- Le 2e Bataillon reçoit l’ordre de suivre le 125e qui prononce une attaque à droite de la 35e Brigade, sur l’Est de Moronvilliers.
- Le 1er Bataillon reçoit lui-même directement l’ordre de prendre le même chemin, le 3e restant réserve de la Brigade de l’Ouest de 137.
- L’attaque est tardive, la nuit tombe. Le 125e et les 2 Bataillons du 114e se heurtent à des tranchées profondes et solides, où l’artillerie ne peut rien faire.
- Après une vive fusillade, léger recul pendant la nuit. Bivouac dans les bois.

15 SEPTEMBRE
- Déclenchement de l’attaque à 7 h 45. 2e Bataillon vers 181 ; 1er Bataillon à droite ; 3e Bataillon reste en réserve sur sa position, à la disposition du commandant de la 34e Brigade.
- Les 2e et 1er Bataillons se portent en avant et arrivent sur la crête au Nord de la Voie Romaine, marquée par les mots : « Les 2 arbres » (carte au 1/80000). Ils y sont accueillis par un feu très violent d’artillerie qui les arrête. Néanmoins, ils se maintiennent sur la crête et s’y retranchent.
- Le 3e Bataillon, réserve de la Brigade, est remplacé par un Bataillon du 290e et se porte en arrière et à droite du 1er, sur le Voie Romaine même.
- Le régiment bivouaque sur ses positions de combat, sans vivres et sans eau.
- Les convois de ravitaillement sont poussés à environ 3 km en arrière, et le régiment essaie de s’y ravitailler. Mais cette opération ne peut être terminée que dans la matinée du 16.
- Toute la nuit du 15 au 16, se passe dans un combat de nuit, avec des alternatives de recrudescence et d’accalmie. Malgré un feu très violent d’infanterie et de mitrailleuses ennemies, appuyé par de l’artillerie de campagne et de l’artillerie lourde, qui tire un peu au hasard, le Régiment conserve toutes ses positions.

16 SEPTEMBRE
- Le Régiment reçoit dans la nuit l’ordre de reprendre l’offensive le matin.
- Le mouvement doit s’exécuter par infiltration. Chaque unité essaie de pousser quelques hommes en avant, qui commencent à construire des tranchées, et son suivis par quelques autres qui les prolongent, et ainsi de suite.
- Le mouvement très lent, permet au 2e Bataillon, moins en butte au tire de l’artillerie que le 1er, de gagner en avant une centaine de mètres, en liaison avec le 125e à sa gauche.
- Quant au 1er Bataillon, chaque fois qu’il tente de sortir de ses tranchées, il est pris à partie par un feu très violent d’artillerie ennemie, placée à l’Est de la Cote 181, et par celui d’une autre artillerie placée vers Auberive, peut-être même sur la rive droite de la Suippe, qui le prend complètement en enfilade. Il éprouve de grosses pertes, et ne réussit pas à gagner de terrain.
- Le soir, vers 17 heures, nouvelle tentative d’attaque générale. Les 5e et 6e Cies en liaison avec le 125e, et moins en butte au tir d’artillerie, parviennent à gagner quelques centaines de mètres, et se logent à 4 ou 500 m des retranchements ennemis.
- Quant au 1er Bataillon, et à la 7e Cie, sa tentative échoue une fois de plus. Et après avoir dépassé ses tranchées d’une centaine de mètres, il est obligé d’y rentrer avec de grosses pertes.
- L’ensemble des pertes éprouvées dans les deux journées (15 et 16) par le Régiment, s’élève à 6 officiers, et environ 250 hommes tués ou blessés.
- La nuit se passe sans incident. Les distributions ne peuvent avoir lieu non plus régulièrement ; le (). R. prévenu et amené, n’ayant pas eu la patience d’attendre les corvées des Compagnies. La distribution ne peut être complétée qu’au matin.

17 SEPTEMBRE
- La situation reste exactement la même.
- Le 2e Bataillon rectifie la position de quelques-unes de ses tranchées vers sa gauche, de manière à se mettre en liaison intime avec le 125e.
- Notre artillerie tente à plusieurs reprises de contrebattre les retranchements ennemis. De même, l’artillerie ennemie lourde et de campagne, tire sur les nôtres.
- Les tentatives pour progresser ne peuvent pas aboutir. Le temps s’est mis à la pluie et au froid. Les hommes souffrent beaucoup du manque d’eau. On éprouve beaucoup de peine à faire parvenir les distributions aux tranchées. Les hommes ne peuvent rien prendre de chaud.
- L’état sanitaire laisse à désirer.

18 SEPTEMBRE
- La situation reste la même.
- A différentes reprises, vers 8 heures et vers midi notamment, la canonnade ennemie redouble de violence sur nos tranchées de droite, qui sont toujours battues de front et de flanc. On voit glisser des colonnes ennemies vers Auberive qui, se trouvant dans un fond, échappe à nos vues.
- Vers 16 heures, après une forte préparation par son artillerie, l’ennemi pousse sur les tranchées du 1er Bataillon de l’infanterie qui débouche d’Auberive (environ 1 Régiment). Une violente fusillade s’engage sur tout le front.
- Vers 18 heures, la 3è Cie, battue de front et sur le flanc droit par l’artillerie ennemie, et recevant en outre dans le dos des obus à mélinite de notre propre artillerie, fléchit et se retire sur la Voir Romaine où elle peut être ralliée.
- L’ennemi en a profité pour se glisser à travers bois, entre les Compagnies du 1er Bataillon.
- Vers 19 heures, la nuit est venue, très noire. Un parti d’environ 200 Allemands débouche à 100 m du poste de commandement du Colonel et ouvre le feu. Mais ils sont contenus de front par une Compagnie du 2e Bataillon, qui a garni la lisière d’un petit bois face à l’Est, en même temps qu’ils sont pris en flanc par les feux du 3e Bataillon, établi le long de la Voie Romaine.
- Ce parti se replie en laissant sur le terrain une trentaine de morts et quelques blessés grièvement.
- Le 1er Bataillon est rallié au Sud de la Voie Romaine, sur laquelle il se reporte. Quelques éléments du 2e Bataillon, qui s’étaient également repliés, sont reportés le long de cette route.
- Le reste de la nuit se passe sans incidents.

19 SEPTEMBRE
- Le matin, au jour, le Régiment ré-occupe toutes les tranchées. Toutefois, le 3e Bataillon relève le 1er, qui est très éprouvé. [...]

Reproduction du journal de bord du 114e régiment.

Blessé le 17 septembre, Marc est évacué dans un hôpital de Bordeaux [8].

Évacuation de blessés à Margival dans l’Aisne.

A l’hôpital, il occupe ses journées en écrivant des poèmes. Ce ne sont sans doute pas ses premiers écrits, mais je ne dispose hélas que de ceux-là.

Dans ses vers, il parle rarement de lui-même. Il évoque les réfugiés qui parcourent les routes pour fuir l’ennemi :

go Quand sur la nature, la nuit étend son voile
Et que le ciel reluit de brillantes étoiles,
Couché dans un fossé, tu attends le trépas
Et dans ton agonie, tu emportes l’espérance
Que pour la juste cause, l’on vengera la France.

Il parle aussi de ses camarades :

go Et nous braves enfants de notre chère patrie,
Sachons jusqu’au bout défendre cette mère chérie
Car ceux qui sont tombés, réclament notre vengeance
Et notre cri vainqueur jusqu’au dernier instant
Vive la France.

Il évoque sa ville, Cognac, qu’il a dû quitter :

go Lorsque je dus partir, pour défendre la France
Laissant à la caserne de nombreuses connaissances
J’eus le cœur bien gros, en songeant qu’à Cognac là-bas
Je laissais des parents, des amis, que je ne reverrais peut-être pas.

Il parle du dévouement des infirmières :

go L’on pourrait croire que tout dort à Bordeaux
Pourtant en ce moment, dans les nombreux hôpitaux
Des infirmières graves et d’autres bien jeunes encore
Sans aucune défaillance veillent jusqu’à l’aurore
Au chevet des blessés, comme des mères de familles.

...et de son camarade Carichon, avec lequel il n’est pas tendre !

go Mon vieux Carichon, tu peux juger par ces vers
Qu’avant d’avoir une jolie femme, tu essuieras plus d’un revers.
On peut lire l’intégralité de ses poèmes sur son site, ici.

Une visite importante

Pendant ces trois mois d’hospitalisation, il se passe un événement sans doute très important pour lui. Il reçoit la visite d’un certain Gaston Dreyfus. A l’époque, je ne suis pas parvenu à savoir de qui il s’agit. Est-ce un parent du Dreyfus de la célèbre affaire ? Je l’ignore, mais c’est certainement quelqu’un de très important comme en témoigne son papier à en-tête et les relations qu’il semble avoir ;

Dans cette lettre, il écrit :

Mon cher Marc,
Je suis plus que touché de la jolie pièce de vers que vous avez bien voulu m’adresser.
(...)
Je vais essayer de faire publier votre poésie dans un des grands journaux de Paris et je vous l’enverrai.

Hélas, quand il reçoit cette lettre datée du 11 novembre 1914, il n’a sans doute plus que quelques semaines à vivre. Mais c’est là un élément capital qui prouve que Marc ambitionnait une carrière d’écrivain et souhaitait faire publier ses poèmes à Paris. Pour un fils de ferblantier qui n’avait que son certificat d’études, c’était un sacré culot !

Des recherches récentes m’ont permis de découvrir enfin qui était Gaston Dreyfus. Il était président du syndicat des banquiers en valeur et mutualiste. Il était responsable de la société de secours mutuel des garçons de recette (employés de banque). Il était aussi propriétaire de chevaux et avait fondé le Haras du Perray en Seine-et-Oise (aujourd’hui les Yvelines). Pourquoi était-il à l’hôpital de Bordeaux en 1914 ? Est-il venu visiter des soldats qui faisaient partie de sa société de secours mutuel ? C’est bien possible.

Pour en savoir plus sur Gaston Dreyfus, cliquez ici.

Une étrange trêve de Noël

Que se passe-t-il ensuite ? Je manque cruellement de précisions. Selon ma mère, il est mort en 1914 ; or, il est sorti de l’hôpital le 20 décembre 1914. En admettant qu’il ait mis quelques jours à regagner le front, il a dû y arriver vers la Noël. C’est un moment très particulier pendant cette guerre. Il n’y a pratiquement plus de combats. C’est la trêve. Les armées s’observent, c’est la « guerre des tranchées ». Il y a un certain flottement du côté des états-majors. Au point que se déroule un fameux épisode inouï : des soldats allemands organisent un réveillon dans leur tranchée et invitent les Français de la tranchée d’en face à se joindre à eux ! Leurs officiers condamneront fermement cette incroyable initiative !

Toute la région n’est plus qu’un champ de ruines et de mines.

Le 114e Régiment de Marc, comme d’autres, s’est déplacé en Belgique et a livré la bataille d’Ypres. Voici ce que Pierre Paul, soldat au 114e raconte dans l’historique de son régiment « 114e au feu. Historique de la guerre 1914-1918 » Impr. E. Payet (Saint-Maixent), 1923, numérisé par la Bibliothèque Nationale [9] :

Le premier hiver de la guerre laissera d’impérissables souvenirs dans l’esprit de ceux qui l’ont vécu. Longtemps, au 114 comme dans tous les autres régiments du 9e Corps, on a parlé avec respect et vénération de « ceux de la Belgique ». Une sorte de légende les auréolait. Ils s’étaient battus en un temps et dans une région où l’on manquait de tout, où avec des moyens de fortune l’on faisait des choses admirables qui émerveillèrent parfois ceux qui vinrent après eux.

Le fait est que, dans ce pays plat, où la pluie tisse si souvent sa résille grise entre le ciel et la terre ; où l’on se meut dans une buée constante, vivre de la dure vie des combats, raccrocher à ce sol visqueux, s’y enterrer dans l’eau et dans la bouc gluante, demande des trésors d’endurance et d’ingéniosité peu communs. La tranchée d’Ypres, que ce soit celle de Zonnebecke ou celle d’Hérentage est une simple fosse sans abris ni aménagements d’aucune sorte avec ses créneaux, ses fameux créneaux derrière lesquels toute station un peu prolongée devient presque fatale. Pas ou peu de boyaux de communication, par endroit c’est à découvert et non sans peine qu’on accède à la première ligne si proche elle-même de celle de l’ennemi. L’armement de cette époque est des plus simplifié ; on ne connaît aucune des variétés de grenades qui seront si répandues par la suite ; encore moins les V.B. et les F.M. ; tout se réduit au fusil et à la mitrailleuse.

Durant les longues nuits de décembre, il n’est point rare d’entendre une fusillade nourrie qui éclate soudain sur un point et se propage pendant des heures comme une trainée de poudre tout le long du front. Dans ce paysage morne des Flandres, celui-là même qu’a peint Van der Meulen dans ses tableaux, la bataille revêt à peu de chose près une physionomie semblable à celle qu’elle a en Champagne ou en Artois ; mais elle est noyée ici dans tant de mélancolie, une mélancolie qui est comme en suspens dans l’atmosphère et donne à toutes les ruines un aspect de désolation encore plus saisissant. De Vlamertinghe ou de St.-Jean des relèves difficiles et longues se font à travers d’inextricables vasières. On trébuche à chaque pas dans les trous d’obus d’où l’on sort tout souillé d’une glu qui durcit en séchant les pans de capote, à tel point que bientôt les hommes, fatigués de cet handicap, les coupent pour s’alléger. Dans l’obscurité on avance en tâtonnant à la lueur des fusées éclairantes que lance l’ennemi.

Comme elle est pénible cette interminable odyssée jusqu’aux premières lignes ! On approche eu rampant ; on se laisse glisser plutôt qu’on entre dans la tranchée. A voix basse on se passe les consignes : l’ennemi est si près ! Et dans ce tombeau, entre deux levées de terre, les pieds dans la terre qui les enveloppe comme d’une gangue sous la petite pluie fine ou la neige, on veille stoïque, grave, recueilli. Un bruit sec, un coup de fouet dans l’air : c’est une balle qui vient de traverser le créneau, parti de la tranchée d’en face où un fusil monté sur chevalet tire mathématiquement toutes les deux ou trois minutes sur un point repéré. Obscurément et sans gloire, combien d’hommes tombent ainsi journellement, victimes du sort contre lequel il n’y a plus à lutter. De temps à autre une canonnade violente à laquelle répond notre 75, trouble l’air floconneux. Puis le silence renaît, ce silence écrasant dont a parlé quelque part Rodenbach et dans la solitude baignée d’ouate, les vêtements imprégnés d’eau, le cœur imprégné de tristesse on attend sous l’avalanche continuelle et déprimante des « fleurs de fer ».

C’est dans cette étrange ambiance, presque surnaturelle, d’une guerre suspendue mais encore terriblement meurtrière que Marc a dû mourir en sautant sur une mine. Était-il seul ? Avec d’autres soldats ? Je l’ignore, mais ses camarades l’ont vu sauter, comme ils l’ont raconté à son père.

Enfin, un document le fait revivre !

Ainsi, au début de mes recherches, j’imagine que Marc Puissant est mort aux alentours de Noël, en 1914, en soldat inconnu, chair et sang mêlés à la boue des combats.

Je continue néanmoins mes recherches. Je découvre que son nom figure sur le monument aux morts de Cognac (Pour en savoir plus sur ce monument, cliquez ici). Hélas, la fiche de Marc est désespérément vide ! Je contacte néanmoins Jean-Louis Morier, la personne qui a réalisé la liste des soldats présents sur ce monument. Il m’oriente vers un site du ministère de la Défense :

lien www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Et là, bingo ! en tapant le nom de Puissant Marc je finis par découvrir sa fiche :

Étonnante découverte, qui m’amène à reconsidérer certains éléments de la vie de Marc :
- contrairement à ce que dit la famille, il n’est pas né en 1896 mais le 27 décembre 1892, soit 4 ans plus tôt ;
- à sa mort, il n’était pas dans le 114e RI mais dans le 35e RI ;
- il n’est pas mort en 1914 comme le dit la légende familiale, mais le 24 février 1916.

Une très belle photo du 35e RI datant de l’été 1914 reproduite avec l’aimable autorisation du site www.chtimiste.com.

Disposant maintenant de son vrai régiment au moment de sa mort, je retrouve un historique très précis de cette journée du 24 février :

[...] Le régiment passe encore les mois d’octobre et de novembre dans la région champenoise où il occupe un secteur sur le terrain conquis par lui. Relevé le 25 novembre, il va à l’arrière parfaire l’entraînement et l’instruction de ceux qui sont venus combler les vides.

1916 le trouvait donc composés d’hommes nouveaux mais galvanisés par l’énergie d’un chef de haute valeur le lieutenant-colonel Delaperche toujours prêt à l’attaque, ayant toujours au cœur la haine la plus profonde de l’ennemi. Il s’attendait à entrer en secteur en Argonne lorsque la menace formidable du barbare sur Verdun se précisa et se précipita. Le 18 Février, le lieutenant-colonel fait lire à ses unités l’ordre du régiment qui suit : « L’ennemi ayant amené aux abords de Verdun des renforts importants d’artillerie et d’infanterie, il peut se faire qu’il tente un effort sérieux contre les positions avancées du Camp retranché.

« Le 35e contribuera à le faire repentir de sa présomption. Le lieutenant-colonel est certain que les officiers, sous-officiers et soldats du régiment se montreront dignes de leurs devanciers, de leur drapeau ».

Le 24 Février les troupes de la défense se repliaient lentement sous les assauts répétés des masses allemandes précédées d’un bombardement terrifiant sur nos lignes. L’ennemi s’approchait de la ville il fallait à tout prix l’arrêter. Deux bataillons du 35e avec la C.H.R. mis à la disposition du 30e corps d’armée sont chargés d’arrêter la progression ennemie et de dégager la côte 344. L’ordre de contre-attaquer à midi parvient à 13 h. Il reste 3 kilomètres à parcourir sous un bombardement d’une violence extrême. Se tournant vers ses officiers : « Messieurs, dit le lieutenant-colonel Delaperche il n’y a pas une minute à perdre » puis il ordonne : « Laissez les sacs. Pas gymnastique, en avant ! » C’est à cette allure que le régiment, son chef en tête, aborde la côte du Talou, au moment où les boches dévalent les pentes sud de la côte 344 à un kilomètre à peine. C’est maintenant le combat en rase campagne des premiers jours de la guerre, le corps à corps va s’engager. Debout sur la crête, au milieu des balles qui sifflent et des obus qui retournent la terre autour de lui, le lieutenant-colonel Delaperche, calme comme à la parade, le monocle à l’œil, examine le terrain. Il juge le moment propice.

« Mes enfants, en avant ! A la baïonnette ! » C’est une charge folle qui déblaie le terrain. Enthousiasmés par la crâne attitude du chef, les hommes font prisonniers ou tuent une bonne partie des assaillants pendant que les autres s’enfuient dans leurs lignes. Mais le brave lieutenant-colonel ne devait pas jouir de ce beau succès.

Une balle tirée à peu de distance le couchait à jamais sur ce terrain que sa vaillance et sa hardiesse avaient contribué à reconquérir. C’est de cette contre-attaque que le général Chrétien, commandant le 30e C. A. écrivait, le 1er Avril : « C’est le 35e, dont les 1° et 2° bataillons dévalent de la côte du Talou, exécutant une vigoureuse contre-attaque, qui suscite l’admiration de toutes les troupes voisines et leur donne un salutaire réconfort d’héroïsme ». Cette lettre fut suivie d’une citation à l’armée.

« Les 1er et 2e bataillons du 35e R.I. entraînés par un chef plein d’allant, le lieutenant-colonel Delaperche, glorieusement tombé sur la première ligne, ont exécuté au pas de course, une contre-attaque énergique qui a bousculé une attaque allemande et lui a infligé des pertes sensibles en la rejetant sous le feu de notre 75. [...]

C’est au cours de cette journée que Marc Puissant est mort. L’historique signale son nom dans les « morts pour la France » de février 1916 :

L’acte de décès me réserve une nouvelle surprise !

Quelque temps plus tard, le service des archives de la ville de Cognac m’envoie la transcription de l’acte de décès de mon grand-oncle :

Voici un extrait de cet acte :

L’an mil neuf cent seize, le seize avril à huit heures quinze étant à Liouville (Meuse) [10].

Acte de décès de Marc Gaston Puissant, caporal au 35e régiment d’infanterie, 2e compagnie [...], décédé à la côte du Talou, commune de Louvemont (Meuse) [11] le vingt quatre février mil neuf cent seize à seize heures, tué à l’ennemi par balle, décédé sur le champ de bataille, Mort pour la France, fils de Alphonse Antoine et de Rodrigue, Marie, domiciliés à Cognac.

Les circonstances du combat n’ont pas permis l’accomplissement de cette formalité. [Les obsèques ?]

Dressé par nous Fraitot, Charles Gabriel, lieutenant, officier de l’état civil, vu la déclaration de : Dubus, Gaston, vingt-trois ans, sergent, et de Landreau, Auguste, vingt et un ans, soldat, tous deux au 35e régiment d’infanterie, témoins, qui ont signé avec moi, après lecture.

L’acte de décès m’apporte une révélation de taille : Marc n’est pas mort en sautant sur une mine comme on l’a répété dans la famille pendant cent ans mais « par balle » ! Je recherche alors le journal du 35e régiment d’infanterie qui m’apporte davantage de détails sur cette sinistre journée du 24 février 1916 au cours de laquelle Marc trouvera la mort.

Nous sommes en pleine Bataille de Verdun. L’état major veut empêcher « coûte que coûte » la prise de Verdun. Et, effectivement, cette résistance face à l’ennemi coûtera un nombre impressionnant de pertes à l’armée française. Mon grand-oncle fait partie des très nombreux soldats morts ce jour-là.

Le journal du 35e Régiment d’Infanterie, le jour de la mort de Marc.

24 février 1916

- Au matin, le Général Dégok, Commandant la 74e Brigade, sous le commandement de qui le Régiment est passé, donne au Lt Colonel Delaperche l’ordre de prendre position sur la Côte du Poivre, d’y occuper et améliorer les tranchées existantes.
- A 12 h 30, l’ordre arrive de porter immédiatement les deux Bataillons sur la cote 344, en utilisant le cheminement défilé situé à l’Ouest de la route de Vacherauville et de contre-attaquer vigoureusement toute attaque ennemie se produisant entre Samogneux et la cote 344.
- A 12 heures 45, le IIè Bataillon (CM Lalauze) part et se porte à la Cote de Talou face au Nord. Il atteint cette cote à 15 heures 15, et attend l’arrivée du Ier Bataillon (CM Lalloz) qui n’a pu commencer son mouvement que vers 13 heures 05. Un parti ennemi tient la cote 344 et le chemin du Moulin de Cotelette. Quelques éléments essaient de déboucher de ce chemin et de gravir la Cote de Talou.
- La fusillade des compagnies de première ligne du IIe Bataillon les contient sur ce chemin protégé par des haies artificielles.
- Vers 16 heures 30, le Ier Bataillon étant arrivé sur les penses Sud-Est de la Cote du Talou, dans le Ravin de la Cage, les éléments de première ligne du IIè Bataillon descendent rapidement les pentes Nord de la Cote du Talou et atteignent bientôt les défenses accessoires derrière lesquelles les Allemands exécutent leurs feux, en même temps qu’ils repoussent les ennemis qui occupent la cote 344 avec des mitrailleuses. Une batterie de 75 en position au Sud de la Cote de Talou, exécute des tirs efficaces sur les Allemands qui s’enfuient. [C’est à ce moment que Marc est tué.]
- Cependant, le Ier Bataillon progresse par le ravin au Sud de la Cote 344.
- A 16 heures 25, le Lt Colonel Delaperche qui est debout au milieu de la première ligne, observe à la jumelle un parti ennemi qui essaie de prendre en flanc l’attaque, est tué d’une balle au cœur.
- Après avoir passé le commandement du IIè Bataillon au Lieutenant Py, qui a passé lui-même le commandement de la 6e Compagnie au Sous-Lt Poillot de la 7e, le chef de Bataillon Lalauze prend commandement des unités engagées, et se relier, à gauche avec le 3e Tirailleurs, à droite avec le 60e d’infanterie.
- En outre, pendant cette action, les officiers dont les noms suivent, sont touchés :
- Tués : Sous-lieutenant Thouner (4e Cie)
- Blessés : Capitaines Bart (7e Cie) et Vallot (8e Cie) ; Lieutenants Colle (4e), Gojon (4e), Œuvrard (2e) ; sous-lieutenant Huard (6e Cie)
- La nuit arrive et l’on organise immédiatement la position conquise.
- Des patrouilles envoyées en avant ne rencontrent aucune faction ennemie.

25 février 1918
- A 2 heures, l’ordre arrive de quitter la position et d’aller s’établir sur le Cote du Poivre, face à Louvemont. Les deux Bataillons, les compagnies de mitrailleuses et la compagnie Hors Rang, sont remplacées par des unités du 3e Tirailleurs et du 60e d’infanterie ; le mouvement est terminé au petit jour.
- Le médecin-auxiliaire Jeanniard, du Ier Bataillon, n’ayant pas voulu abandonner les blessés qu’on était dans l’impossibilité matérielle de transporter, était resté sur la Cote du Talou avec sept infirmières et brancardiers. En arrivant à la Cote du Poivre, on s’aperçut que le Capitaine Burnès et ses agents de liaison n’avaient pas rejoint.
- Le Sous-lieutenant Astier prend le commandement de la 3e Compagnie en remplacement du Capitaine Burnès, le Sous-lieutenant Jafflin, celui de la 4e en remplacement du lieutenant Colle, le Sous-lieutenant Pourchet, celui de la 5e en remplacement du lieutenant Gojon, le Sous-lieutement Comte, celui de la 7e en remplacement du Capitaine Bart, le Sous-lieutenant Rougeot, celui de la 8e en remplacement du Capitaine Vallot.
- Pendant toute cette journée, la Cote du Poivre est bombardée furieusement par l’ennemi qui l’arrose d’obus de gros calibres. Ce bombardement cause certaines pertes au Régiment, notamment la mort des Sous-lieutenants Streissguth et Charnay ; le sous-lieutenant Bergem est blessé.
- Vers 16 heures, les troupes qui se trouvent à la droite deu 35e semblent faiblir et dessinent un mouvement de repli. Elles sont remises en place, et le 35e maintient malgré tout sa situation.
- Les pertes des Ier et IIè Bataillons, des Compagnies mitrailleuses et de la Compagnie Hors Rang, s’élèvent pour ces deux journées à :
- Officiers : Tués : 4 ; Blessés : 8 ; Disparus : 1.
- Troupe : Tués : 60 ; Blessés 301 : Disparus 88.

Grâce à ce journal du régiment, je comprends mieux ce qui s’est passé. Marc a été touché par balle, mais l’endroit où il est mort a ensuite été bombardé si bien que son corps a été déchiqueté. Cette photo montre dans quel état se trouvait sans doute Marc à sa mort.

C’est pourquoi l’acte de décès parle de « circonstances du combat » qui n’ont pas permis de récupérer son corps. Est-ce pour cette raison que la famille a dit qu’il avait sauté sur une mine ? C’est en tout cas une curieuse présentation de la fin d’un soldat qui au contraire est mort au combat, vaillamment, et pas par inadvertance, presque par étourderie, en mettant le pied là où il ne fallait pas...

Voici dans quel état se trouvait la commune de Louvemont où se trouve la Côte du Talou en février 1916 ; il ne reste plus rien du village aujourd’hui :

La curiosité m’a poussé à me renseigner sur les deux témoins du décès de Marc, un certain Sergent Dubus Gaston, 23 ans, et le soldat Landreau Auguste, 21 ans. Hélas, ils figurent eux aussi dans la terrible liste des morts du 35e RI que dresse l’historique cité plus haut. Le premier est mort le 26 juin 1918 à Verstraat en Belgique et le second est mort le 12 mai 1916 à Vaux (Meuse).

Soldats dans les tranchées de Louvemont en 1916.

Je connais enfin la vérité sur la mort de Marc Puissant ! Tout à coup, il cesse d’être un soldat inconnu et se met à exister. Grâce à mes recherches je peux enfin le rétablir dans sa vérité, lui donner une réalité. Après 100 ans d’obscurité, le voilà désormais ressuscité !

Le registre matricule m’arrive enfin !

Quelques jours plus tard, je reçois du conseil général de Charente le précieux « Registre matricule » qui me donne enfin des précisions sur son parcours militaire [12] .

registre-matricule-web

Marc a été incorporé le 10 octobre 1913 au 125e Régiment d’infanterie et non le 114e, comme je le pensais tout d’abord, mais les deux régiments sont « frères » et les descriptions que j’ai reprises du journal du 114e au début de l’article valent aussi pour le 125e, qui se trouve au même endroit au même moment et qui est d’ailleurs cité [13] . Le jour où Marc est blessé, le 17 septembre, il est écrit dans le journal du 125e :

Grâce au journal du 125e RI, que je parcours fébrilement page par page sur la période de la fin d’année 1914, je peux enfin retrouver le jour où Marc, ayant quitté l’Hôpital Auxiliaire n°18 de Bordeaux le 20 décembre 1914, a regagné son régiment. C’est le 5 janvier 1915 :

Marc passe au 114e Régiment d’infanterie le 26 avril 1915. Le régiment est alors cantonné à Duisans, près d’Arras :


Voici ce qui est écrit à la date du 29 avril 1916 dans le journal du 114e RI. L’arrivée de Marc qui vient d’intégrer le régiment y est annoncée :

Il reste dans ce régiment jusqu’au 5 octobre 1915. C’est pendant cette période que la fameuse photo avec le numéro 114 sur le col a été prise.

Pour en savoir plus sur le vareuse de Marc, cliquez ici.

C’est le 5 octobre 1915 qu’il quitte le 114e RI et entre au 35e RI comme soldat de 2° classe et devient Caporal le 9 octobre suivant.

Le 35e RI est alors à Aigny, près d’Arras :

L’arrivée de Marc figure dans le journal du 35e RI à la date du 2 au 5 octobre :

Son régiment se déplace vers Bussy-le-Château (au sud de Suippes dans la Marne). Le 9 octobre, le régiment passe sous le commandement du Lieutenant-Colonel Delaperche. C’est ce jour-là que Marc devient Caporal [14].

Quelques mois plus tard, le 24 février 1916, Marc trouvera la mort pendant l’hécatombe de la Bataille de Verdun.

Son attitude pendant la guerre lui vaut la Médaille militaire par décret présidentiel du 26 décembre 1920 (J.O. du 4 juin 1921) : « Brave Caporal qui avait toujours fait son devoir vaillamment depuis le début de la campagne ». Il reçoit également la Croix de guerre avec étoile d’argent, c’est-à-dire au titre de la division. C’est le 2e niveau après l’étoile de vermeil attribuée au titre du corps d’armée [15].

Ces décorations n’étaient pas données à tous les soldats morts pendant la guerre mais seulement à ceux qui s’étaient distingués pendant le conflit. Marc Puissant est donc mort en héros. La famille possède-t-elle ces décorations ? Je l’ignore.

Le registre matricule me donne aussi quelques éléments de son signalement : cheveux châtain clair, yeux marron clair, front moyen, nez rectiligne, visage rond, taille 1 mètre 64, ce qui, pour l’époque, est dans la moyenne. Aucun signe particulier. Il a le niveau 3 en degré d’instruction, c’est-à-dire qu’il sait lire, écrire et compter.

Une lettre poignante m’éclaire enfin sur les circonstances exactes de sa mort

Au début janvier 2015, un membre de la famille Puissant retrouve de nouveaux documents, une lettre et des paroles de chansons. La lettre a été écrite par un camarade de Marc, Ledoux et envoyée à la mère de Marc, Georgina. Elle décrit les circonstances de la mort de Marc le 24 février 1916 sur la Côte du Talou :

... L’attaque arrivait au haut de la côte du Talou lorsqu’en face de Marc apparaît un officier boche ; n’écoutant que son caractère généreux, Marc bondit dessus pour le faire prisonnier. Au moment où il lui mettait la main au collet, la brute sort son revolver et lui en tire une balle en pleine tête. Il fut foudroyé et ne dit pas un seul mot.

Pas un de ses camarades présents songèrent à lui enlever ce qu’il avait sur lui, tous se précipitèrent sur l’officier et le tuèrent à coups de baïonnette, puis il fallut poursuivre les boches en déroute, on n’avait pas de temps à perdre. Cinq minutes plus tard le colonel du 35e était tué dans les mêmes conditions sous mes yeux. 27 boches qui se rendaient furent passés par les armes.

Malheureusement dans la nuit, nous reçûmes l’ordre de nous replier sur nos positions de défense et nous abandonnâmes tout le terrain gagné. Voilà pourquoi cet ami si cher n’a pas pu recevoir les devoirs et est resté dans les lignes ennemies. Mais, Madame, si ça peut être une consolation à votre immense douleur, je vous dirai que sa belle âme de brave et bon camarade n’a pas à souffrir de cet abandon puisque moi et ses autres camarades nous garderons aussi précieusement son souvenir que si nous avions pu lui rendre les derniers devoirs et le pays tout entier fera comme nous. Cet abandon ne peut ajouter encore à la valeur du sacrifice de ce héros tombé pour la noble cause.

fleche Pour lire l’intégralité de cette lettre, cliquez ici.

Cette lettre très poignante montre que Marc est mort en héros, en voulant faire prisonnier un officier allemand ! On comprend mieux qu’il ait reçu d’impressionnantes décorations ! Et on est loin de l’image d’un Marc sautant sur une mine presque par inadvertance. Pourquoi cette version des faits n’a-t-elle pas été connue de la famille ? Pourquoi n’a-t-on pas transmis aux générations le récit de ce haut fait d’armes ? Mystère. Et, autre énigme, pourquoi est-ce sa mère qui a écrit au régiment et non son père ?

En tout cas cette lettre étonnante m’apporte une précision : Marc faisait partie du 2e bataillon. Je peux désormais mieux le suivre dans les journaux de son régiment...

Résumé du parcours militaire de Marc

- 10 octobre 1913. Incorpore le 125e Régiment d’Infanterie basé à Poitiers.
- 17 septembre 1914. Est blessé à Baconnes pendant la Bataille de la Marne.
- 17 septembre-20 décembre 1914. Séjourne à l’hôpital Auxiliaire n°18 de Bordeaux. Compose les seuls poèmes dont je dispose.
- 20 décembre 1914. Sort de l’hôpital.
- 5 janvier 1915. Retourne au 125e Régiment d’Infanterie positionné en Belgique, entre Poperinge et Vlamentinge (Ypres).
- 26 avril 1915. Passe au 114e Régiment d’Infanterie cantonné à Duissans (près d’Arras). Arrivée signalée le 29 avril dans le journal du régiment.
- 5 octobre 1915. Passe au 35e Régiment d’Infanterie positionné à Aigny (près d’Arras).
- 9 octobre 1915. Est nommé Caporal.
- 24 février 1916. Est tué à l’ennemi à la Côte du Talou (Commune de Louvemont dans la Meuse) pendant la Bataille de Verdun.
- 20 décembre 1920. Reçoit la Médaille Militaire et la Croix de Guerre avec étoile d’argent.

Puis tombe dans l’oubli pour cent ans.

Me voilà désormais fixé sur son parcours militaire. Le registre matricule longtemps attendu me permet enfin de répondre aux nombreuses questions que je m’étais posées. Mais il va aussi m’éclairer sur ce qu’il faisait avant son départ à la guerre...

Et avant ?

Ses poèmes montrent à quel point — et c’est bien naturel — la guerre marque son esprit ! Hélas ! En les lisant, je suis très déçu. Je découvre un garçon d’une grande sensibilité qui observe avec bienveillance son environnement et transcrit dans une langue très simple les émotions que lui inspirent les lieux et les êtres. Mais j’enrage de voir qu’il ne donne aucun détail sur lui, sur les combats du 17 septembre, par exemple. Comment a-t-il été blessé ? Comment a-t-il vécu dans les tranchées ? Peut-être pensait-il avoir le temps de tout raconter plus tard ? Peut-être l’a-t-il raconté et nous avons perdu ses écrits ? Tant de questions sans réponse...

Pourtant, petit à petit, au fil de mon enquête, Marc se met à vivre, à revivre, à exister de nouveau, enfin, cent ans plus tard. Je sais maintenant où il a combattu et comment s’est terminée la guerre pour lui. Mais avant ?

Une lettre livre de premiers indices

Pour le savoir, j’examine les autres documents dont je dispose.

Cette lettre semble montrer que Marc avait décidé de tenter sa chance à Paris.

Il y a d’abord cette lettre écrite à Paris en 1913, le 10 mars précisément. Il a alors 20 ans. Pourquoi est-il à Paris ? Il semble y vivre et y travailler. Il y a ses habitudes, ses amis. À l’époque, il n’est pas évident de quitter Cognac pour venir travailler dans la capitale, surtout si jeune ! Rien que le voyage est une totale expédition ! Cela témoigne chez lui d’une certaine audace et d’une certaine ambition. Peut-être cette lettre donne-t-elle un premier indice sur l’« oubli » dans lequel il a été enterré... vivant !

S’il travaille à Paris, c’est tout bonnement qu’il n’a pas l’intention de prendre la relève de son père à Cognac. Que fait-il à Paris ? Il ne le dit pas : « Chers parents, c’est avec plaisir que j’ai reçu votre charmante lettre ce soir en débauchant ». « Débauchant », voilà un terme bien ouvrier. Il semble être à Paris avec des amis de Cognac. En tout cas, il profite de ses loisirs pour aller au théâtre :

Hier je suis sorti avec Comet, Delouche et Brand. Je vous promets que l’on s’en fait pas un brun ensemble. C’était la journée du théâtre pour nous car à 2 h 1/2 nous avons été à l’Eldorado jusqu’à 6 heures du soir et après dîner c’était au théâtre Cluny jusqu’à minuit. On voulait aller au Châtelet, seulement ce sera pour une autre fois, car ils ont une nouvelle pièce et cela durera longtemps avant qu’ils la changent.

Le café-concert Music-hall l’Eldorado que fréquentait Marc avec ses amis avait été ouvert en 1858 et a été remplacé en 1933 par le cinéma Eldorado (devenu aujourd’hui Comedia).

Les arts l’attirent visiblement. Sans doute est-il monté à Paris pour cela. C’est là qu’il a noué quelques contacts, pourquoi pas avec ce Gaston Dreyfus qui souhaite aider sa carrière littéraire. Tout cela n’a pas dû plaire à son père Alphonse.

Cette lettre en dit au fond beaucoup sur la personnalité très autonome et très volontaire de Marc. Il est facile d’en déduire qu’il est en conflit avec son père qui n’a pas dû apprécier son « exil ». Ce séjour à Paris est une rupture, une tentative pour s’extirper du destin de ferblantier provincial qu’on lui réserve à Cognac. Peu à peu, au fil de mon enquête, je me sens de plus en plus en connivence avec ce poète visiblement maudit...

Dans une autre lettre de Paris, Marc fait un cadeau à son frère pour sa réussite au certificat d’études.

Une autre lettre, écrite à Paris quelques mois auparavant, en juin 1912, éclaire encore un peu plus son caractère. Il n’est pas bien riche mais il tient à offrir une montre à son jeune frère qui vient d’obtenir son certificat d’études :

Quand tu recevras cette lettre, il y aura 2 jours que tu auras reçu la montre que je t’ai envoyée. Ceci est la récompense de ton certificat d’étude car j’ai été content de savoir que tu l’avais reçu. Tu comprends, quand j’ai eu le mien, papa n’avait pas les moyens de payer des montres mais moi je t’en renvoie une de bon cœur et ce n’est pas une montre à 6 francs comme la mienne mais j’aime mieux me priver un peu et pouvoir te renvoyer quelque chose...

Au passage, il décoche une petite flèche pour montrer qu’il est plus généreux que son père ! La cause semble entendue : il y avait sans doute un conflit entre les deux hommes ! Sa lettre exprime en tout cas une grande gentillesse de sa part. Comme il ne veut pas que ses deux sœurs soient jalouses, il promet de leur offrir un cadeau le moment venu...

Quel chic type ! À travers cette lettre, je découvre quelqu’un qui avait le cœur sur la main, qui, à l’âge de 19 ans à peine, veillait à distance sur son jeune frère. Comment sa famille a-t-elle pu l’oublier à ce point, le nier, le renier peut-être ? Comment son frère et ses sœurs, qu’il aimait beaucoup, visiblement, ont-ils pu le jeter ainsi aux oubliettes ? Comment a-t-il pu devenir pour eux simplement celui qui a sauté sur une mine ? Pourquoi ce désamour ?

Pour lire l’intégralité des deux lettres de Marc cliquez ici et ici.

Le registre matricule va en fait répondre en partie à mes questions. Il indique en effet comme adresse au moment de son incorporation le 94 rue Charonne à Paris 11e et comme profession... plombier !

Cette découverte me déconcerte. Il est très probable qu’après son certificat d’études il a été formé par son père ferblantier. D’ailleurs, un document que m’a fourni récemment la ville de Cognac montre qu’il exerçait à cette époque la profession de ferblantier, comme son père :

Extrait du recensement de 1911 pour la rue Grande où vivent Marc et sa famille à l’époque. Reproduit avec l’aimable autorisation du service des Archives, Ville de Cognac.

C’est une information très importante et il devient pour moi évident qu’il n’a pas eu du tout l’envie de continuer à travailler avec son père. Il est monté à Paris pour y exercer le métier de plombier, ce qui, à l’époque, est au fond la version « moderne » du métier de ferblantier. Comment son père a-t-il pris cet « exil » ? A-t-il accepté que sa vocation littéraire l’emporte ?

Pour découvrir les autres extraits des recensements fournis par le service des Archives de la ville de Cognac, cliquez ici.

Je suis convaincu qu’il n’entendait pas rester plombier toute sa vie ! Il était jeune ; cela lui permettait de gagner sa vie et de fuir son milieu provincial, mais il avait à l’évidence des ambitions littéraires, artistiques, qui ne pouvaient se concrétiser qu’à Paris.

Ces découvertes me confortent dans l’idée qu’il y avait du gaz dans les tuyaux entre le père et le fils...

Je cherche sur Google Maps le 94, rue Charonne et je découvre ce très beau monument :

palaisdesfemmes

Il s’agit du Palais de la Femme ; il appartient à l’Armée du salut. Voilà une bien étrange adresse... Mais en approfondissant mes recherches, je découvre que ce monument, classé Monument Historique depuis, a été construit en 1910 par le Groupe des Maisons Ouvrières et abritait un « Hôtel Populaire pour Hommes », en quelque sorte l’équivalent de nos foyers de jeunes travailleurs actuels.

L’Hôtel Populaire pour Hommes de la rue Charonne à Paris

94ruecharonne

En 1642, l’emplacement est occupé par le couvent des Filles-de-la-Croix. Celui-ci ferme en 1904 et est démoli en 1906.

En 1910, les architectes Labussière et Longerey édifient pour le « Groupe des Maisons Ouvrières » le bâtiment actuel qui sert d’hôtel populaire pour hommes célibataires. Le bâtiment comprend alors 743 chambres de 9m2 et occupe une surface au sol de 3 700 mètres carrés. Il contient tous les services nécessaires à la vie, du restaurant au coiffeur.

Le foyer se vide en 1914, quand ces hommes célibataires sont mobilisés et envoyés au front. Le bâtiment se transforme alors en hôpital de guerre. Puis de 1919 à 1924, le Ministère des Pensions y installe ses bureaux.

L’Armée du salut décide alors d’acquérir le bâtiment et crée le Palais de la Femme, inauguré le 23 juin 1926.

Le bâtiment est inscrit aux Monuments Historiques en date du 25 juin 2003.

lien Pour en savoir plus sur ce sujet, cliquez ici.

Tout à coup, le séjour de Marc à Paris s’éclaire. Il est sans doute monté à la capitale avec un ami, et il s’en est fait d’autres sur place, dans ce lieu qui semble être très convivial et très bien agencé. Il vient d’ouvrir ses portes quand Marc s’y installe. Apparemment, la cantine fonctionnait en « self-service » et ce serait même le premier d’Europe, c’est en tout cas ce qu’on dit pour le restaurant du Palais de la Femme [16] ! C’est encore l’époque où l’on fait beaucoup pour le confort des populations modestes.

D’après ce que m’a expliqué une personne contactée au Palais de la Femme, les « chambrettes » des célibataires de l’Hôtel Populaire pour Hommes n’ont pas été modifiées quand l’établissement est devenu le Palais de la Femme. La chambre qu’occupait Marc ressemble donc à cette photo :

J’avoue que je suis très ému en découvrant les lieux où il a vécu avant de partir à la guerre. Comme d’autres occupants du lieu, il n’en est pas revenu vivant, mais je pense qu’il a passé de bons moments à Paris. Ses lettres en témoignent. Je suis à peu près certain qu’il travaillait dans le quartier et devait revenir déjeuner dans l’Hôtel Populaire. Ce qui explique que dans la lettre du 21 juin 1912, qui est un vendredi, il dit qu’il déjeune et qu’il n’a pas beaucoup de temps. Il a écrit sa lettre pendant sa pause repas, très certainement. Il devait être très actif et s’amuser beaucoup avec ses amis de l’Hôtel Populaire.

En revanche, pour le nettoyage du linge, un passage de sa lettre de 1913 — « Ma chère mère. Je pense mon linge arrivera en bon état car je vais l’expédier demain matin et je compte sur ton amabilité pour le recevoir comme d’habitude » — me laisse à penser qu’il donnait une partie de son linge à laver à sa mère. D’après mes recherches, il est possible qu’il y ait eu dans l’Hôtel un lavoir, sans doute pas très pratique pour le linge important !

Je mesure la chance que j’ai eue dans mes recherches. Si Marc avait habité dans un logement quelconque, je n’aurais pas eu autant d’informations sur sa vie à Paris !... Le fait d’avoir pris une chambre dans cet Hôtel Populaire m’a permis, grâce à Internet et aux cartes postales, de voir dans quelles conditions il vivait. Tout cela me laisse penser que c’était vraiment quelqu’un de « moderne » attiré par la nouveauté ; le bâtiment venait à peine d’être achevé (1911) et offrait des services qui, à l’époque, étaient très innovants.

Voilà que Marc se met à vivre, à revivre, après 100 ans passés par pertes et profits. Comment un tel oubli a-t-il été possible ?

La clé du mystère dans un tout petit détail

La solution vient lorsque j’examine un document qui, de prime abord, m’a paru anodin. Le 1er mai 1910, le père de Marc, Alphonse Puissant, organise une grande fête pour l’inauguration du « château de la Contentinière », la propriété qu’il vient d’acquérir. En fait de château, c’est une petite maison dans la prairie :

La maison des parents de Marc, la Contentinière, inaugurée le 1er mai 1910.

Mais la famille a de l’humour, et le lieu est présenté avec emphase dans l’invitation :

Dans un de ses poèmes, Marc parle de la Contentinière ainsi :

go Lorsque le soleil éclaire de ses blancs rayons,
Les prairies verdoyantes, où voltigent les papillons,
Quoi rêver de plus beau, pour un brave travailleur,
De pouvoir se reposer, après une semaine de labeur
Dans une maison de campagne, avec toute sa famille.
Ils peuvent sans danger, s’étendre sous la charmille.
C’est la Contentinière où s’écoule ma journée à loisir.

Le procès-verbal qui relate l’inauguration est écrit dans un style humoristique délicieux qui exprime bien l’esprit d’une époque ô combien révolue. La fête est, dirait-on aujourd’hui, un « barbecue » décontracté et populaire au cours duquel, dit le compte rendu, « les professions les plus diverses étaient représentés : la ferblanterie, la tonnellerie [17], la boucherie, l’électricité, l’épicerie, l’agriculture, la banque, la peinture, l’habillement et le bâtiment. ». Le procès-verbal ajoute un peu plus loin : « La politique fut complètement bannie, les conversations furent tellement choisies qu’un gendre aurait pu permettre à sa belle-mère de les entendre... » ! Qu’en termes élégants ces choses sont dites !

On peut lire l’intégralité de ce procès-verbal et le poème de Marc sur ce lieu ainsi que des photos et d’autres documents en cliquant ici.

Mais c’est en lisant la suite du procès-verbal que j’ai soudain un choc et que je comprends tout ! Le rédacteur poursuit ainsi sa relation de l’inauguration :

Après le champagne et le café-Cognac, les assistants ont cru qu’il serait très bien pour commémorer cette petite fête fraternelle, de demander à l’artiste Marc Puissant, le secours de son appareil photographique ; ce qui fut dit fut fait. Et c’est ainsi que les descendants du châtelain Puissant, en lisant ces lignes et en contemplant ce groupe photographique pourront dire qu’en ce temps-là, on savait se comprendre et s’amuser.

Je n’en crois pas mes yeux ! Ainsi, Marc, en 1910, à l’âge de 17 ans, était passionné de photographie !

Pour le coup, je me sens en totale communion avec ce Marc Puissant que je n’ai jamais connu et dont personne n’a jamais entendu parler. Comme lui, j’ai deux passions depuis mon plus jeune âge, l’écriture et la photographie. J’ai d’ailleurs commencé les deux activités la même année, en 1959, à 8 ans ! Oui, tout à coup, je me sens très proche, en résonance complète avec ce garçon qui, à 17 ans, prenait des photos de famille, ce qui n’était pas très répandu. Et sans doute à l’époque écrivait-il déjà des poésies...

Le genre de photographie que devait prendre Marc. Ici, on peut voir à droite en blanc, une petite fille avec un chapeau qui n’est autre que ma mère. À gauche, Georgina, ma grand-mère Marie-Louise, Alphonse, Yvonne, ma mère et en bas, Janine, la fille d’Yvonne.

J’étais loin de me douter, quand j’ai décidé de commémorer la guerre de 14-18 à ma manière, en parlant de mon grand-oncle, que les rares fils tirés de ma petite pelote de souvenirs m’amèneraient ainsi à me découvrir dans ce « soldat poète » une sorte de jumeau au sein de ma constellation familiale ! Dans notre famille, côté maternel ou côté paternel, il n’y a que deux individus qui se sont ainsi passionnés pour l’écriture et pour la photographie, Marc et moi.

Je suis très ému par cette découverte, réalisée un peu par hasard, au détour d’une phrase d’un texte qui me paraissait sans grand intérêt.

Et cette petite phrase m’apporte sans doute la clef de mon énigme. Elle se trouve bien cachée dans une expression : « l’artiste Marc Puissant ». L’artiste... Si le rédacteur de ce compte rendu parle ainsi de Marc c’est que son sens artistique est déjà connu de tous, malgré son jeune âge. Il doit s’exprimer à chaque instant. Cette mention montre que Marc, au sein de cette famille ouvrière de ferblantiers était perçu comme un être à part, un « artiste ». Tout petit déjà, il devait se sentir différent des autres membres de sa famille que pourtant il aimait, comme le montrent ses lettres — différent au point de monter tenter sa chance à Paris avec une ambition artistique affichée — différent au point de mourir dans la plus totale indifférence. Sans doute était-il le vilain petit canard de la couvée ? Le poète maudit qui finit soldat inconnu...

Plus maintenant.

go Cher Cognac, je garde l’espérance de revenir pour toujours
Et dans ton sein s’écoulera tous mes vieux jours.

Voir en ligne : Un site pour vous guider dans votre recherche sur le parcours d’un ancien combattant de 14-18

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14 avril 2014
Un site Internet dédié à Puissant Marc !

Devant le succès de l’article sur Marc Puissant, j’ai décidé de créer un site Internet entièrement dédié à son parcours et à ses poèmes. Dans le même temps, j’ai allégé l’article en retirant les « onglets » dont le contenu figure maintenant sur le site.

On y trouve également de nouvelles recherches et le détail des Journaux des Marches et Opérations (JMO) ainsi que les historiques des régiments dans lesquels Marc a servi.

lien www.puissantmarc.com

2 commentaires

  • Magnifique, émouvant. Merci d’avoir récolté, retrouvé, raconté cette très belle (et triste) histoire.

    Une petite cuillère en argent dans la bouche m’empêchant d’avoir les yeux ouverts sur le monde, je doute de n’avoir eu moi à son âge ce regard sur les choses, sur la vie.

    Quelle belle leçon.

    Merci à toi. Charles

    Par : C’est lui. | 13 avril 2014 17:37 | Répondre
  • Votre article, quasiment blog dans un blog, est vraiment très intéressant tant dans la demarche personnelle de réhabilitation d’un être oublié, et pourtant original dans le peu d’années vécues, que pour les Cognaçais : découvrir des poèmes dédiés à Cognac, dautres contant l’amitié et la guerre, tout est passionnant. Je vous promets de creuser encore dans les archives de la ville pour peut-être enrichir encore cette formidable histoire et participer à cette réhabilitation. Merci Monsieur Julia de permettre à la vil.e de Cognac de découvrir un nouveau fils de la ville disparu à la guerre en ayant prisle temps de témoigner pour l’Histoire et pour l’histoire de sa famille. Cordialement Carine Craipeau Segalen

    Par : Carine Craipeau Segalen | 12 mai 2014 22:44 | Répondre

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PUBLIÉ LE : 12 avril 2014 | MIS À JOUR LE : 7 mars 2015
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