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25
04
2015

Projet « Double peine »

Témoignages

Paroles croisées sur l’emprisonnement et ses conséquences

TAGS : Banlieue | Bled | Bracelet électronique | Casier judiciaire | Délinquance | Drogue | Ecole | Parloir | Perquisition | Police | Prison | Réinsertion | Télévision
Modifié le : 15 juillet 2015

Constatant aujourd’hui, dans l’esprit de beaucoup de jeunes, la banalisation de l’incarcération, le Service Jeunesse de Villiers-sur-Marne dans le Val-de-Marne, l’Escale, a lancé une opération appelée « Double peine » pour sensibiliser ces jeunes aux nombreux dommages que cause l’incarcération à leur famille et bien sûr à eux-mêmes, au-delà du séjour en prison proprement dit.

Détail du graffiti près de l’Escale.

 Trouver un emploi

Trouver un emploi après une incarcération n’est pas simple. Le contexte n’est pas très favorable selon un responsable associatif :

« Un beau jour j’ai trouvé un emploi dans un magasin de chaussures à Paris. J’étais vendeur là-bas et je travaillais bien. J’étais promis à devenir responsable. J’avais vingt-trois ans donc, je me suis dit, c’est bon. Le patron me faisait confiance, il m’envoyait ramener des chèques à la banque et du liquide, des dix mille francs [8], des vingt mille francs. Et un jour — je me rappellerai toujours — pour dix francs qui ont disparu — c’était pas moi qui les avais pris — il n’a pas voulu m’embaucher. Il m’a accusé d’avoir volé dix francs alors que je mettais des dix mille francs, des dix-huit mille francs à la banque. Il disait aussi qu’il y avait des paquets de ses cigarettes qui avaient disparu du magasin alors que moi je ne fumais plus à l’époque, j’avais fumé quand j’étais minot. Et pour dix francs, il m’a viré. Ce jour-là j’en eu les larmes aux yeux. C’était peut-être mon profil... J’ai pris ça mal, j’ai eu honte, je me suis senti mal. C’était lâche, c’était pas bien »

A cause du casier judiciaire, des métiers sont interdits :

« J’avais fait ma demande de carte professionnelle pour pouvoir travailler parce que j’exerce le métier d’agent de sécurité la nuit et technicien hygiéniste le jour. On n’a pas voulu me donner ma carte professionnelle pour travailler la nuit, mais par contre on m’a donné une carte de la Préfecture de Paris pour intervenir dans les commissariats de police dans le cadre de mon travail de jour. C’est complètement fou. Dans les commissariats il y a des armes et il y a des détenus, et puis il y a des dossiers, des informations, alors que dans les boîtes de nuit, c’est des clients lambda qui vont dépenser de l’argent. C’est complètement paradoxal. Donc, là, je dis c’est la double peine. On me prive d’un truc pour me priver d’un autre alors que... »

« Plein de confrères à moi qui travaillaient à Roissy comme agent de sécurité, etc. ont été pénalisés pour des petites bricoles. Ça pu être un vol dans un magasin, ça a pu être un petit truc qui faisait partie de leur jeunesse et ça les a pénalisés financièrement et socialement. Et ça crée des divorces, parce qu’on vit dans des zones où il y a la précarité de l’emploi. Pour trouver un emploi par exemple à l’aéroport de Paris, parce qu’il y a eu des attentats, on fait des lois stupides et on pénalise ces gens-là pour mettre d’autres gens à la place qui ont bac+3 ou bac+4, qui n’ont aucune connaissance du métier. Donc, ça pénalise, et ces gens-là, qui ont fait des erreurs de jeunesse, qui ont fait la formation d’agent de sécurité, eh bien on leur retire leur emploi sous prétexte qu’ils ont fait une connerie. Ces gens-là qui n’ont plus de travail, ils vont tomber dans une certaine dépression, ils vont commencer à jouer à des jeux de loterie, pour avoir un meilleur quotidien et finalement c’est les économies qui y passent. Ils commencent à tomber dans l’alcool, parce qu’ils passent leur temps dans les cafés. La famille va commencer à se déchirer, ça peut se transformer en violences envers leurs femmes. Donc, ces gens-là, ils vont revenir à ce qu’ils faisaient avant. Qu’est-ce que je dois faire pour avoir des ressources financières pour assurer les besoins de ma famille ? Ça les pousse à remettre la cagoule, à remettre les gants, à remettre le bonnet et la capuche pour aller vendre un peu de drogue pour finir les fins de moi. Moi je connais des gens qui ont quarante ans, qui dealent de temps en temps pour arrondir les fins de mois. Ils sont au RSA, mais ils dealent de temps en temps parce qu’ils n’ont pas d’emploi »

Souvent, pour trouver un emploi, il faudrait passer le permis, mais ce n’est pas si simple :

« Comment voulez-vous qu’il passe son permis de conduite ? Déjà quand il sort il doit payer tout ce qui est partie civile, tout ce qui est outrage, parce qu’il y a toujours outrage, je ne sais pas pourquoi, pour rien. Quand vous avez tout ça à payer — et en plus c’est des sommes, whaouh ! vous ne comprenez pas pourquoi — vous avez le Trésor public sur le dos tous les mois, vous payez aussi l’avocat. Comment voulez-vous avoir l’argent pour passer un permis ? »

 On n’en finit pas de payer sa dette à la société

Parce qu’à la sortie de prison, les dettes ne sont pas réglées, contrairement à une idée reçue. Au contraire. L’addition peut être très salée !

« Quelqu’un qui est incarcéré, en fait, il sera toujours en échec, parce que quand il sort il est perdu. Quand ils sortent ils ont déjà fait leur peine, mais en fait il reste toujours des indemnités à payer. La peine n’est jamais finie. Il faut payer les victimes. S’il y a eu outrage envers agent, il faut payer les outrages. Il y a plein, plein de choses qui leur tombent dessus en sortant »

« A côté de cela, tu auras les frais judiciaires, parce que c’est bien beau de dire avocat commis d’office, parce qu’un commis d’office, il s’en fout de ta vie, il est juste là pour plaider, ça passe, ça passe ; ça passe pas, ça passe pas. Alors qu’un avocat que tu paies, là, il fait son taf. A mon jugement il y avait un commis d’office qui représentait mon ami. Il nous a dit : « Vous méritez cinq ans tous les deux ». Je lui ai dit : « Vous voulez me défendre moi ? Vas-y tu me défends pas ! — De toute façon j’allais pas vous défendre ! » J’ai dit OK. J’ai demandé un report d’audience. Je suis allé voir la famille de mon ami, je leur ai dit : « Changez d’avocat, sinon il est mort » Ils ne m’ont pas écouté. Et résultat des courses dix-huit mois ferme. Bah oui, non seulement tu paies déjà ton avocat, mais après souvent tu as une bonne amende. Donc, vu ton âge, tu commences la vie avec un handicap. Déjà que tu n’avais rien, aujourd’hui tu dois. Alors quand tu auras, ça ne sera pas pour toi ! Indemnisation des victimes, ceci, cela. Après, ça dépend ce que tu as fait, mais généralement il y a toujours une amende bien salée qui va avec, et ça c’est pas tout le monde qui sait ça. Tout le monde dit : « Ouais, je me fais juger, je prends six mois de prison, c’est bon ». Tu fais six mois de prison, oui, tu sors, tu dois quinze mille euros ! Et là, si t’es faible, tu vas rester dans l’illicite toute ta vie. Et tu feras que des allers et retours »

 Retour à la case prison

Les peines s’accumulent. Double peine, triple peine, quadruple peine, quintuple peine. La rechute est parfois inévitable :

« J’ai dû me démerder tout seul. J’ai vécu dans une chambre qui faisait quoi ? Quatre mètres sur deux. Je dormais sur un matelas. Il fallait repartir de zéro, fini les conneries, parce que là je suis tout seul, fini le sport, parce que je n’avais plus trop les ressources. Je vivais avec quinze euros par semaine. Personne n’est là pour t’aider, tu te démerdes. Donc, là, bah rebelote, j’allais avec un pote. On faisait quoi ? On faisait des arnaques, on partait à l’essence... J’avais des mecs qui faisaient des plans de carte bleue. On pouvait faire des achats pour quatre-vingt-dix euros par semaine, donc moi je me débrouillais pour revendre certains trucs, ça faisait des frais de moins. Et pour faire des achats, vu qu’on pouvait pas payer l’essence, des fois on faisait des doubles plaques sur les véhicules, on arrachait des plaques d’immatriculation d’autres véhicules et avec du scotch double face on les collait sur nos plaques. On allait à la pompe à essence, on mettait l’essence, et on s’en allait. Après, on décollait la « fausse vraie plaque » et en partait dans le 77. On écumait les bureaux de tabac pour acheter des cartouches qu’on vendait pour arrondir les fins de mois »

« Ils ne s’en foutent pas de retourner en prison. Ils ont peur, et en même temps c’est une inconscience, c’est plutôt ça, parce que ça leur fait quelque chose, on voit bien quand ils passent dans le box des accusés, derrière la vitre, ils ne sont pas bien. Ils sortent de leur garde à vue. Parce que la garde à vue maintenant c’est longtemps, quarante-huit heures, soixante-douze heures. Ils peuvent rester longtemps comme ça ! Ici, pour moi, on n’est pas innocent, on est coupable : c’est à nous de prouver notre innocence »

 Les alternatives à la prison

Les dommages causés par la prison sont tels que les témoins réclament la mise en place de solutions alternatives :

« Le bracelet électronique pour ceux qui ont une première peine, je trouve ça très bien parce que ça permet aux gens d’être sensibilisés et de pouvoir rebondir alors que quand on a un temps d’arrêt dans le milieu carcéral ça peut des fois casser et c’est très dur de repartir. Il faut du temps, il y a une déconnexion, une incompréhension, il y a plein de choses qui entrent en ligne de compte »

« Les bracelets sont pour moi une alternative fiable quand il ne s’agit pas de lourdes peines. Je ne suis pas pour l’emprisonnement.. Il y a des gens qui ont fait un premier dérapage, je pense que pour eux il y a autre chose que la prison. A condition que ce soit bien cadré, bien accompagné, pour éviter cette double peine. On a tous droit à une deuxième chance »

« Enfermer la personne, à part pour les grands crimes, ça ne sert à rien. Il vaut mieux donner une sanction comme le bracelet, c’est bien. Au moins la personne elle est obligée d’être à l’heure chez elle, elle est obligée d’avoir une activité professionnelle, elle est obligée de bouger parce qu’elle est surveillée tous les mois. Elle doit voir un conseiller, donc elle n’est pas comme ça, lâchée dans la nature. Dès qu’il termine son travail, on lui laisse une heure, ça va, le temps du trajet, et c’est amplement suffisant. C’est une peine qui apporte quelque chose. Mais être enfermé pour des actes minimes, ou pour des mineurs, moi je trouve que ça ne sert à rien. Ils n’ont rien à faire dans un pénitencier »

« Des fois, je vois des petites jeunes se faire arrêter pour rien du tout. Des fois, ils se trompent de personne. Et quand on se trompe, on ne peut pas dire qui est la personne, parce qu’au retour ce n’est pas bon. On a peur des représailles. Personne ne le dira, mais c’est comme ça. Il y en a qui prenne pour d’autres et qui ne disent rien... Dans ces cas-là, on fait quoi pour ces jeunes ? Après il a haine envers la police... »

Détail du graffiti près de l’Escale.

 Sur l’exclusion de l’école

Constamment les témoins sont revenus sur le rôle de l’école, et sur les sanctions. Pour beaucoup, l’exclusion est la première peine qui va déboucher quelques années après sur une autre exclusion, cette fois entre les barreaux de la prison :

« L’exclusion scolaire, ça fait partie des difficultés de nos enfants c’est à cause de cela qu’ils commencent à être délinquants. J’ai proposé qu’on discute avec les professeurs, qu’on nous donne des informations sur les règles de l’exclusion, qu’on comprenne pourquoi nos enfants sont exclus. Ils disent qu’il y a des parents d’élèves, mais combien de gens discutent avec des parents d’élèves ? Aucun parent... Moi, personnellement, je n’ai jamais discuté avec des parents d’élèves comme aucun des parents que je connais... On nous demande : « Souhaitez-vous être suivi par un parent d’élève ? ». Non. Je ne donne pas mon adresse. On ne les connaît pas. On ne nous les présente pas... Des fois, on te demande de voter par lettres, on t’envoie des listes. Tu vas voter pour des inconnus. C’est pour ça que la plupart des parents ne votent même pas. C’est pas des votes majoritaires ! Ça changerait pourtant beaucoup de choses. En améliorant les relations avec les parents d’élèves, en échangeant avec les professeurs. Les professeurs sont les premières personnes qui pensent que les parents sont démissionnaires. Même s’ils ne le disent pas ouvertement. Au moins ils comprendront les démarches des parents. Il ne faut pas oublier que la plupart des parents immigrés n’ont pas été à l’école, donc quelqu’un qui n’a pas été à l’école, comment tu veux qu’il devine les droits et les devoirs de l’école. Ils savent seulement que l’enfant doit aller à l’école, apprendre à lire et à écrire ; ils se limitent à cela, mais s’il y a des difficultés, quels sont les droits de mes enfants ? Nous l’ignorons, nous ne les connaissons pas, voilà, c’est ça la difficulté... Il faut discuter, l’école n’est pas notre ennemi, l’école est là pour aider nos enfants. Et nous on pourra plus se concentrer à contrôler nos enfants. Voilà, l’enjeu c’est cela »

« Nous, tous, ça a commencé comme cela. Tous les jeunes de l’âge de mon garçon, ils ont été exclus d’abord. Quand ils ont été exclus, ils vont se retrouver dans un autre établissement qu’ils ne vont pas aimer, donc ils vont commencer à chômer l’école. Là, ils vont se retrouver dans la rue. Il faut dire la vérité, comment ça commence ; ils sont pas devenus délinquants comme ça. L’exclusion définitive, ce n’est pas la solution. Il faut les exclure quand quelqu’un fait quelque chose de grave, il faut le punir, il y a des cas où on ne peut pas laisser passer, mais il faut des conditions où ils sont exclus, mais à l’intérieur de l’école. Il n’y a rien de plus fort pour un jeune enfant qu’un isolement, l’enfant il est là, assis toute la journée, il ne fait rien c’est plus que la prison. Pour mon fils, c’est parti de là. Je peux même vous citer dix jeunes hommes de son âge. Tous les parents vous le diront... C’est le même cas. Parce que nous, on a aucun droit. Parce que l’inspection académique est un peu fermée. Il faut que les relations professeurs-parents se passent mieux. Donc si on veut faire un travail sur le terrain... c’est quelque chose qui ne les dérange pas, pas du tout. La prévention de la délinquance des jeunes passe aussi par une meilleure relation dans les établissements, entre les parents, les professeurs. Ils ne sont pas conscients de ça. C’est à nous de les sensibiliser, de les inviter à des réunions pour qu’il y ait un échange, sinon ça ne va pas se faire. Parce qu’eux ils sont dans leur boulot, ils sont dans leur droit. Mais avec la société d’aujourd’hui on doit tous faire des efforts »

« Nous, à l’époque, on était renvoyés pour un truc vraiment sérieux. Maintenant, c’est devenu du n’importe quoi. Avant il fallait vraiment aller loin pour se faire exclure, répondre trois, quatre fois au prof, je ne sais pas, regarder mal. D’accord, on n’a pas à répondre au prof, mais pour des petits trucs comme ça on peut se faire exclure. Pour moi, c’est grave. Parce que l’exclusion ne résout rien du tout. En plus, la plupart des familles ne savent pas qu’au conseil de discipline ils peuvent venir avec un avocat ou même avec quelqu’un qui puisse bien parler pour défendre leur enfant. Les gens, on ne va pas se mentir, ils n’ont pas les arguments. Du coup, vous sortez cinq minutes, vous revenez et votre enfant il a été exclu. L’équipe pédagogique doit être mieux formée. Ils ne sont pas adaptés en fait à nos enfants. Pour moi c’est à partir de là que ça commence, quand ils se sentent rejetés. Moi je dis que l’Education nationale a une grande responsabilité. Parce que quand on ne s’occupe pas de ces jeunes-là, ils sont délaissés et c’est d’autres personnes qui s’en chargent, que ce soit des terroristes ou autres, qui leur donnent une aide financière, qui leur tiennent des discours. Ils se sentent quelque chose, parce qu’à l’école on leur dit : « T’es nul. Tu feras rien de ta vie. Tu sers à rien ». Vous avez des profs qui sortent ça. Après comment voulez-vous...? C’est pas une excuse. Mais il faut faire quelque chose parce qu’après ça fume, ça va à l’argent facile »

En conséquence, les témoins souhaitent que leur rôle de parent soit davantage reconnu par l’école, que les professeurs prennent conscience du rôle qu’ils jouent dans l’avenir des enfants, non pas seulement l’avenir scolaire ou professionnel, mais aussi l’avenir d’homme, de citoyen :

"Ils orientent souvent les enfants à notre insu. Ils nous convoquent et ils nous mettent devant le fait accompli : cet enfant il doit passer cette année... on doit l’affecter... à tel ou tel, il faut signer... Il y a des parents analphabètes qui ne comprennent pas le sens... Pourquoi ? Quel est l’avantage ou l’inconvénient de tel établissement ? Ils prennent des décisions, mais comme ce n’est pas ce que l’enfant veut faire, ça ne marche pas... Il faudrait que toute la communauté sociale joue son rôle. Et qu’on essaie d’associer un peu nos forces pour prendre les décisions et mieux faire les choses. L’Etat dit : « C’est moi, c’est moi, c’est moi » et je décide. Et puis après il se tourne pour dire : « Les parents, les parents » alors que nous on est dissociés, on est démunis du pouvoir. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Moi, dans mon pays, quand j’étais enfant, il y a des coups que j’ai reçus, je n’en suis pas mort. Maintenant voyez le comportement d’un enfant qui a reçu l’éducation d’ici, sa tenue devant vous... vous pouvez faire la comparaison... »

« Les jeunes ne sont pas structurés. Ils manquent de base. Les bases ça commence par l’éducation. Donc, les parents, et l’école. Moi je me rappelle à l’école, le maître, si je parlais, j’avais la crainte de mes maîtres. Dans les années 90 on avait la crainte de nos maîtres. On a fait des textes de loi : les parents n’ont plus le droit de taper les enfants, les maîtres n’ont plus le droit de taper les enfants. Alors que moi les maîtres, ils avaient le droit. Il y a des gens qui vont vous dire : « C’est un traumatisme ». Non, ce n’est pas un traumatisme, au contraire ça vous fortifie dans votre insertion professionnelle, dans votre insertion sociale et c’est ce que beaucoup de personnes ne vont pas prendre en compte. On va dire : « Oui, le psy a dit ceci a dit cela... » Non, moi, ça m’a fortifié et face à la vie ça vous fortifie. Face aux obstacles, je ne baisse pas les bras. Aujourd’hui on vit dans un monde d’assistanat »

 Dialogue avec la police

Pour des témoins, la police aussi devrait davantage dialoguer avec les parents, même pour des enfants majeurs, à partir du moment où ils sont sous leur toit :

« Pour moi, l’Education nationale doit jouer son jeu. Il faudrait qu’il y ait une décision commune, que quand il y a une décision, ils joignent toujours les parents. Parce que je vois souvent que les parents sont délaissés. Par exemple, quelque chose qui se passe au niveau commissariat voilà on arrête untel et untel. Tu poses la question à l’inspecteur : « Qu’est-ce qu’il la fait ? — Non, non, ça ne vous concerne pas, vous » ou bien : « Vous le saurez plus tard ». C’est au jugement qu’on se rend compte... Il faudrait qu’ils appellent les parents de ces enfants, mineurs ou majeurs. Quel que soit l’âge que vous avez, vous parents sont toujours vos parents. Même si l’enfant est majeur, des fois il n’arrive pas à assumer ses responsabilités, surtout si c’est un enfant très influencé qui se laisse embobiner par un autre. Nous on ne sait pas ce qui se passe, on reçoit le coup en pleine figure et à la dernière minute. Or, si le commissaire quand il arrête untel deux fois ou trois fois il convoquait les parents pour dire : « Ecoute, ça fait deux ou trois fois qu’on arrête ces gosses. Q’est-ce qui ne va pas ? Et qu’est-ce qu’on doit faire ? » Déjà, avec eux, on essaie de trouver une solution, chose qui ne se passe pas ou bien très rarement. On dit que l’enfant est majeur, mais c’est un majeur qui vit encore sous le toit des parents. Et on ne devrait pas jouer notre rôle parce qu’il est majeur ? Il est sous notre toit. Q’est-ce qu’on fait ? On doit réagir... »


« Double peine, c’est la merde, parce que tu prends cher de tous les côtés. Il y a des jeunes, après, qui se renferment et dès que tu te renfermes, t’écoute plus personne, t’écoute que ta tête, et c’est le diable qui te pisse dans l’oreille, qui te dit de faire ci, de faire ça, il rigole bien. Tu ne paies pas ta dette à la société, tu la paies qu’une fois que t’es mort. Sinon avant cela, tu vas chier toute ta vie »

 En guise 
de conclusion

Les témoignages ont montré que les jeunes des cités vivent dans un univers qui est en lui-même une prison : prison de la cité, prison de la langue, prison de la culture, parfois même de la communauté. Du bitume, toujours du bitume. Rarement un arbre à l’horizon, un jardin, un potager. Le jeune vit coupé de la nature, du rythme des saisons. Naissance, renaissance. Ces cycles ne modèlent pas ses pensées. Il enfile les jours comme des perles, donc, dans une vision à court terme.
La prison est dans leur tête avant même que les portes de Fleury, de Fresnes ou d’ailleurs ne s’ouvrent pour eux. Une des clefs ? Voyager, voir autre chose. Partir sur la route. Sortir de sa prison :

« On prend dix jeunes, par rapport à leur profil assez critique, on leur dit « Voilà on va partir en Afrique ». On leur donne les conditions : « Ça va être comme ci, ça va être dur, il va faire chaud, vous ne serez pas chez vous, il n’y aura pas papa maman, les conditions d’hébergement ne sont pas les mêmes, les conditions d’hygiène ne sont pas les mêmes, les conditions de nourriture, ne sont pas les mêmes., il y aura la tolérance de l’hébergement, la tolérance des gens que vous allez voir autour de vous, c’est pas du tout pareil, la culture n’est pas la même, vous allez passer dans un pays musulman ». Les premiers jours, les jeunes qui arrivent là-bas, sont dépaysés. Ils se rendent compte qu’il faut apporter des choses à des gens. II y a des jours où ils pètent les plombs parce que c’est dur ce qu’ils font. On leur fait comprendre que ces gens-là, eux, pour vivre, ils doivent travailler comme ça jour et nuit. S’ils ne travaillent pas comme ça, bah ils n’ont rien à manger. Certains jeunes rechignent, d’autres ne rechignent pas à la tâche et au final, au bout d’un mois de projet, quand on s’apprête à partir du village, les jeunes ont les larmes aux yeux parce qu’ils ont le sentiment d’avoir servi à quelque chose alors qu’en France ils ne servent à rien. En France ils sont laissés comme des petites marionnettes dans leur hall d’immeuble. Alors que là-bas, même s’ils n’ont pas été rémunérés, ils ont l’impression d’avoir servi et d’avoir fait du bien autour d’eux. Tout ce sentiment-là fait que vous êtes content parce que les gens du village ont été contents. Les jeunes ont rencontré des gens qui sont différents de tout ce qu’on peut entendre ici ; ils pratiquent un islam de tolérance, de paix, etc. Tous les matins, comme c’est un pays musulman, il y a l’appel de la prière. Les jeunes qui font la prière côtoient ces gens-là, ceux qui ne font pas la prière ne côtoient pas ces gens-là. C’est pas pour autant qu’on va les critiquer ; ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. Et pareil pour les repas : tu veux manger, tu manges, tu veux pas manger, tu manges pas, tu te démerdes. Il n’y a pas trente-six mille solutions : tu manges pas à l’heure, bah, tu n’auras pas un autre service... Voilà. Il n’y a pas de grec, pas de MacDo. Le petit déjeuner, c’est avec tout le monde. Il y a toutes ces valeurs-là que j’ai pu connaître à travers mon enfance et à travers mon parcours de la vie de tous les jours. Ces jeunes-là, je me rends compte que quelque part ils n’ont pas eu la chance par rapport à l’évolution de la société d’avoir tous ces paramètres-là dans leur éducation et dans leur évolution de la vie sociale ». Par exemple, moi, quand on était petit il y avait des champs où on allait jouer, il y avait des toboggans, des jardins fruitiers, des fruits qu’on allait cueillir et qu’on mangeait. Ça, ça a fait partie de notre éveil, mais ces jeunes-là ils n’ont pas grandi autour de cela, ils ont grandi autour du bitume. Nous, on avait la chance de voir autre chose... »

« Une fois, avec des jeunes, on est parti en voiture, on a traversé la France, l’Espagne. En France, quand ils ouvraient les yeux, ils voyaient des contrées qu’ils n’avaient jamais vues ! La France, c’est pas que la banlieue. La France, c’est plein de paysages, la France, c’est plein de choses, la France c’est très vaste, il y a le pont de Millau, il y a tout cela ; c’est des choses qu’ils n’avaient pas l’habitude de voir. Il y a des jeunes ici qui n’étaient jamais partis en vacances. Il y a des jeunes ici qui ne connaissent rien. Ils ont arrêté l’école, ils n’ont pas de repères. En Espagne, c’est encore d’autres paysages. Vous prenez le bateau, vous allez au Maroc, c’est une chaleur de vivre, c’est d’autres gens que vous rencontrez, c’est une autre culture, d’autres coutumes. Et puis encore vous traversez l’Atlas, l’Atlas c’est un autre paysage, vous vous arrêtez au bord de la mer dans l’Atlas, vous regardez les falaises, vous pensez à plein de choses, ça vous laisse réfléchir... Il y en a un qui a dit : « On va prendre des photos. » J’ai dit « Non, il y a des choses qui ne se partagent pas. Ces images-là, elles resteront gravées à jamais dans ta mémoire et demain tu en parleras comme moi j’en parle ». Il m’a dit « C’est vrai ». Il y a plein de jeunes qui auraient voulu partir et qui malheureusement ont été incarcérés et n’ont pas eu la chance de partir. Il y a des gens, cela leur a servi dans leur recherche professionnelle, dans leur stabilité sociale. Ils sont plus ouverts d’esprit, ils pensent différemment, ils sont moins communautaristes, ils sont moins enfermés sur eux-mêmes. Parce que eux, ils n’ont pas l’habitude de lire, de voir la télévision, ils sont sur Internet, sur Facebook ou sur leur téléphone, en train de regarder des vidéos. Le fait de pouvoir voyager, de partir en voiture, ça leur ouvre l’esprit »

« Moi, je dirais aux jeunes : « Ouvrez-vous vers les gens. Parlez avec les gens. Apprenez, instruisez-vous, échangez. Libre-échange des idées, des cultures. Libre-échange des individus. Osez. Ne vous enfermez pas sur vous-même à travers ce qu’on vous fait croire, le shit, la drogue, l’alcool, c’est un nuage de brume qui vous aveugle »

Détail du graffiti près de l’Escale.

Post-Scriptum

Le second volet de ce projet est constitué par un « Théâtre Forum » animé par Roselyne Ruiz et programmé le samedi 25 avril 2015.

Vos commentaires et vos témoignages sont les bienvenus !

Dans le prolongement du théâtre forum et du recueil de témoignages, nous souhaitons vivement que vous réagissiez sur ce thème des conséquences de l’emprisonnement. N’hésitez pas à laisser un commentaire et à apporter votre propre témoignage. D’avance merci !

Notes

[8] C’était en 2001 avant l’euro.

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PUBLIÉ LE : 25 avril 2015 | MIS À JOUR LE : 15 juillet 2015
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