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25
04
2015

Projet « Double peine »

Témoignages

Paroles croisées sur l’emprisonnement et ses conséquences

TAGS : Banlieue | Bled | Bracelet électronique | Casier judiciaire | Délinquance | Drogue | Ecole | Parloir | Perquisition | Police | Prison | Réinsertion | Télévision
Modifié le : 15 juillet 2015

Constatant aujourd’hui, dans l’esprit de beaucoup de jeunes, la banalisation de l’incarcération, le Service Jeunesse de Villiers-sur-Marne dans le Val-de-Marne, l’Escale, a lancé une opération appelée « Double peine » pour sensibiliser ces jeunes aux nombreux dommages que cause l’incarcération à leur famille et bien sûr à eux-mêmes, au-delà du séjour en prison proprement dit.

Le quartier des Hautes Noues à Villiers-sur-Marne.

 Il n’y a pas que l’argent dans la vie, il y a la haine aussi

Selon les témoins, le manque d’argent — vital ou pas — qui est la première peine subie par ces jeunes, se double d’une autre peine, liée au sentiment d’exclusion :

« Moi, je suis « renoi ». Je suis né en France ; on ne parle même pas de votre histoire à l’école. On parle juste de l’esclavage et après c’est tout. Moi ce que je voyais quand j’étais petit : nos ancêtres ils se sont fait coloniser ; aujourd’hui on est là, mais ils veulent pas de nous. Alors c’est un esclavage moderne. Dès petit je me suis dit : « Bah, OK, si c’est comme ça, on va agir comme les esclaves qui se rebellent ». Tu rentres à la maison, tu vois les parents dès qu’il y a un problème, ils courbent l’échine même s’ils ont raison : « Excusez-nous ». Ça bout, tu grandis, tu grandis, et c’est parti ! C’est rapide. La plupart du temps c’est souvent pour aider les parents. Au début c’est de l’amusement, mais quand tu vois qu’il y a des galères à la maison, tu as envie d’aider. Et le seul moyen que tu as pour aider c’est ça, alors tu fais ça. Et tu ne t’arrêtes plus. C’est ce qui est triste. Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. Dès qu’il y a un truc qui me dérange, je réfléchis, je me pose deux, trois questions, je demande aussi des avis extérieurs pour pas rester dans ma bulle. Et après je prends le tout et je fais ma conclusion. Mais jusqu’à mes vingt-trois ans c’était des mauvaises conclusions »

« Le chemin pour réussir dans la vie quand on est où on est, je crois que c’est dix fois plus long... Pour avoir une formation, j’ai dû lever le ton. Aujourd’hui, on est tous jugés au faciès. Tous. Tous. Moi, si j’arrive avec ma tête, ça passe mal déjà, on ne va vraiment pas t’aider. Il faudrait que vous passiez une journée dans notre cité pour bien voir la pression, la colère, l’énervement. Tout ce qu’il y a dans une journée pour faire des sous. J’en connais dès huit, neuf heures du matin ils sortaient pour aller voler un magasin : « Oui, j’ai reçu une lettre de ouf : je dois 900 euros... » Alors... on y va »

Tu crois plus dans ce système vu que les gens de ce système ils sont censés t’aider, mais ils ne veulent pas d’aider. Donc, voilà, tu es dans ta bulle, tu es avec ceux qui veulent s’en sortir comme ça « Bah je vais rester avec eux » Aujourd’hui c’est salé pour tout le monde. C’est tellement la chienneté pour les jeunes que des petits ils s’amusaient à agresser des femmes voilées, des femmes enceintes, tout, de tout, mais de tout, des vieux, un vieux qui va au distributeur on l’attrape on lui retire tout son argent. D’accord, fous la merde, fais ce que tu veux, mais un peu de dignité, un peu de respect, attaque pas quelqu’un de plus faible que toi, va chercher le plus grand. Attention avec moi, je suis quelqu’un de chaotique dans mon esprit... »

La police s’attire les foudres de la plupart des témoins. Pour elle, elle incarne la France et en donne une piteuse image qui attise les rancœurs :

« Ici, pour les petits il n’y a pas d’avenir. La seule chose que vous voyez c’est la police qui tire avec des flash-balls. On ne comprend pas pourquoi ce cinéma... Parce que c’est une cité ? Ça serait en plein centre ville, ils ne viendraient pas tirer avec les flash-ball. Une fois, mon fils est resté bloqué dehors parce qu’il avait peur. J’ai été obligée de descendre pour aller le chercher. Et même moi j’ai eu peur, car à un moment, quand j’avançais je les ai vu arriver avec leurs boucliers. Mais c’est traumatisant ! Je me dis, moi-même je suis traumatisée, alors c’est normal que les jeunes aient une haine contre la police. En principe, ils sont là pour faire la justice, ils sont là pour nous, mais franchement moi-même je me sens agressée. On peut passer et se prendre des trucs de flash-balls ou des fumigènes ou des bombes lacrymo. Faut arrêter. Les petits voient quoi ? Les flics, c’est quoi, pour eux ? Les ennemis c’est quoi ? C’est la police. Avant il y avait des policiers qui venaient, ils jouaient au foot avec les plus jeunes, ils parlaient, on les connaissait, il y avait un dialogue. Maintenant il n’y a plus tout cela »

La double peine, c’est de ne plus être entendu, défendu :

« Même aller porter plainte, on y va pas parce qu’on ne va pas nous prendre au sérieux. Rien qu’avec notre nom de famille, on va nous rire au nez. On m’a dit « Ah vous êtes de la famille d’Untel... Comment il va ? Il est toujours incarcéré ? » « C’est pas pour ça que je suis venu vous voir c’est pour porter plainte contre mon ex-mari. » Dans ces cas-là faut que je m’achète un « Taser », faut que je me débrouille sans l’aide de la police. Vive la République ! Mon casier judiciaire est vierge. Je n’ai jamais rien fait, même pas une amende... J’ai été choquée, franchement. Si quelqu’un ici, un Noir ou un Arabe, a un litige et va porter plainte, on ne va pas l’écouter pareil. Pourtant, ici il y a des gens bien qui travaillent, qui vont à l’école. qui sont gentils et qui sont victimes... et donc nous, parce qu’on habite ici, on doit mettre une carapace. Mais nous, on est des êtres humains. On en a marre de mettre notre carapace, on a des sentiments comme tout le monde »

L’attitude de la police peut même pousser au passage à l’acte :

« Moi, le jour qui m’a fait péter les plombs, c’est en quatrième, j’avais treize, quatorze ans. Il y a la BAC de Chennevières qui vient me chercher au collège. Ils m’ont fait sortir de la classe, on m’a descendu dans le bureau du CPE. Ils m’ont posé mille questions. Apparemment, ils avaient attrapé une personne qui a donné mon nom pour que je puisse l’aider, corroborer les faits. Moi je n’en savais vraiment rien. Je peux pas coopérer. Ça hausse le ton. Ça commence des petites insultes qui fusent. Moi, je suis là, je ne comprends rien. Et alors moi aussi je commence à insulter... Ils voulaient même m’embarquer avec des petits mots « Tu vas voir ce qu’on va te faire ». Du coup, moi, dès mon plus jeune âge, pétage de plomb. Pourquoi ? Je vais faire comme je veux... Je les voyais en bons samaritains, mais c’est une bande de salauds. Comment faire ? Qui écouter ? Alors au final tu n’écoutes que toi-même. Tu es jeune, dans ta tête, c’est pas fini, tu fais des conneries et ça te forge. Un autre jour, pendant les émeutes de 2005, on rentre du foot. J’ai quinze ans. On arrive devant une station essence. Il y a trois, quatre camions de CRS qui mettent de l’essence. Ils descendent tous et nous braquent. Vidage de sacs par terre, on vous emmène derrière, des petits coups. Tu pètes un plomb quand tu vois ça. Sans raison, on sort du sport, on rentre tranquillement chez nous, on rigole. On s’arrête à la station-service, on prend deux ou trois paquets de ships qu’on mange tous ensemble et bing, là tu te fais braquer, même pas par un flash-ball, c’est une mitraillette. Tu ne comprends rien. Je leur dis « Mais qu’est-ce qu’il y a ? On sort du foot... » J’avais une grande bouche ! Je supporte pas l’injustice. Alors quand j’ai rien fait, j’ai rien fait. Si j’ai fait quelque chose je ferme ma bouche, mais si je n’ai rien fait, je ne vais pas me laisser malmener alors que je suis innocent. Et là, canon devant la bouche, gifles dans la tête : « Rentre chez toi, petit con ». Ça, ça forge, je vous dis. Ce deuxième événement m’a traumatisé. Ça m’a donné une mauvaise image de la France. C’est sa première ligne de défense quand même. Ça a tout cassé dans ma tête. Les parents ne parlent pas bien français, ils comprennent certaines choses. Tu leur expliques. Ils te disent : « Eloigne-toi des mauvaises choses ». Ils ne veulent pas savoir si tu as raison ou pas. « Eloigne-toi de ça, ça, ça, et continue ta vie ». Si on ne me comprend pas, alors je fais comme je veux. Et ça part comme ça. »

 La réalité devient virtuelle !

Ce qui frappe les témoins, c’est aussi que les jeunes d’aujourd’hui passent beaucoup de temps devant les écrans. Selon eux, cela entraîne une perte de contact avec la réalité :

« Comme les jeunes ont arrêté l’école au bout de douze ans, treize ans, quatorze ans, ils n’ont pas le sens de l’analyse. Ils prennent ça comme ça. Malheureusement, c’est des éponges de la consommation d’aujourd’hui. La télé, faut prendre le bon et laisser le mauvais. Il faut savoir analyser, mais quand on a arrêté l’école trop tôt, quand on n’a pas eu la chance de savoir lire et écrire, on n’a pas le sens de cette analyse-là. La plupart des jeunes d’aujourd’hui n’ont pas cette analyse. Ils veulent imiter, ils veulent avoir les moyens d’imiter. Quand on vous balance à gogo que l’autre il a fait un braquage, il a pris un million, etc., eh bien le mec il se dit : « Lui l’a fait, bah moi aussi je vais le faire, moi aussi je vais lui ressembler... » On est dans une société où on veut dupliquer ce qui se passe à la télé »

« La télévision est beaucoup vue parce qu’on fait la politique de l’autruche, dans le sens où on crée une société à l’image de ce que la télé fournit. Par exemple « Les Marseillais à Rio », c’est de la télé-réalité. Quand tu rencontres les gens qui participent à ces émissions, ils sont complètement perdus parce qu’ils vivent dans l’irréel, ils sont dans leur monde à eux, un monde où tout est beau, tout il est mignon, tout est bisounours. Ils sont sur un nuage. Il y a beaucoup de gens qui s’identifient à ça, malheureusement. Le paraître, la société de consommation, les marques, les fringues, la tenue : je veux ressembler à ci, je veux ressembler à ça — et ça c’est le reflet de la télévision. Quand vous montrez les joueurs de foot avec leurs coupes de cheveux, eh bien tous les jeunes veulent ressembler à eux. Dès qu’un joueur met une sacoche, les jeunes en veulent une. Dans les matchs de basket, quand les mecs arrivent avec des écouteurs, bah tous les jeunes ils veulent aussi des écouteurs. Ça veut dire que la télé et les lobbies créent la société à travers ces images »

« La télévision joue un rôle, les infos, les séries, tout joue un rôle. Tu regardes W9, tu vois des corps, tu vois des filles, tu vois des garçons, tu vois de la débauche en vrai et tu te dis « Putain, je galère dans mon coin, moi aussi j’aimerais bien aller dans un truc comme ça. Et comment je fais pour aller dans un truc comme ça ? Oh, la chance, eux ils sont allés là-bas, mais pourquoi ils viennent pas nous chercher nous ? Ah moi je vais faire des sous, moi aussi je veux aller là-bas ». Tu vas penser comme ça malheureusement »

« Pour parler des attentats de janvier dernier, Amedy Coulibaly, c’est une fragilité psychologique qui l’a amené à faire ça [2]. C’était un délinquant qui a été incarcéré. Pendant son séjour en prison il a rencontré des gens ; ces gens l’ont embrigadé. Dans son endoctrinement il a rêvé d’accomplir ces actes-là. Pourquoi il s’en est pris à un centre casher ? Parce qu’un jour Manuel Valls a dit à la télé : « Quand vous touchez un juif, vous touchez à l’Etat ». Au jour d’aujourd’hui on va plus voir le juif comme un être humain, mais comme un symbole de l’Etat français. Les gens qui veulent s’en prendre à ces communautés-là se disent : « Oui, quand je vais m’en prendre à eux c’est pas par antisémitisme ou quoi que ce soit, c’est dans le sens où je vais toucher l’Etat ». Parce que ces gens-là n’ont pas eu la chance d’aller à l’école comme nous, de côtoyer les communautés comme nous on a pu les côtoyer. Il y a eu endoctrinement et après les politiciens font le jeu de ces gens-là et voilà où on en arrive »

« L’Etat français n’a pas le droit de laisser les jeunes comme il les laisse. Nous, on connaît les galères, on a l’habitude, on va assumer. Mais eux ils n’ont pas nos reins, ils n’ont pas nos épaules. Ils sont dans un monde virtuel, paranormal... Internet. Nous, on n’avait pas tout cela. En plus, avec toutes les émissions débiles de télé-réalité qu’on leur met... « Les T’chis », « Les Marseillais »... Je ne sais même pas comment ils font pour regarder ça. Aujourd’hui, c’est la génération tactile. Ils sont tous en tactile, téléphones, tablettes. Nous, on n’avait pas tout ça. Ils passent leur temps sur Facebook, tout ça. Ils voient des scènes à la télévision, sur Internet, moi je peux pas regarder, du sang, des têtes décapitées, mais eux ils regardent ça pour voir comment ils ont été décapités. Il y a une banalité envers cette violence. Après, comment voulez-vous les empêcher ? Pour eux c’est plus intéressant d’aller sur Internet. C’est devenu une telle désolidarité entre eux les jeunes... On les a trop laissé faire »

Un graffiti à proximité de l’Escale.

 Et tout explose un matin

Et ce qui devait arriver arrive, la police frappe à la porte du domicile familial, de bon matin. La perquisition est sans doute le plus grand choc que subit la famille. En une fraction de seconde, la vie bascule en enfer. C’est toute la famille qui va subir la peine de l’arrestation. Le choc est d’autant plus brutal que, bien souvent, la surprise est totale :

« D’un coup, on a vu la police arriver dans la cité pour arrêter tous les jeunes en même temps. Je crois que c’est ce qui a le plus marqué les parents, c’est qu’ils ont embarqué tous les jeunes en même temps. C’est choquant. Moi, j’allais à mon boulot, je vois la police débarquer chez moi. Tu ne peux pas être au courant que ton enfant va voler, c’est impossible pour un parent, sauf si tu le suis dehors ! Parce que comment tu vas savoir ? Si quelqu’un vole des gros trucs qu’il amène chez toi, à la rigueur, mais ce qu’ils volaient c’était des portables. Je ne sais pas ce qu’ils faisaient avec, je ne sais pas s’ils les revendaient pour avoir de la drogue. En fait, tu peux avoir des soupçons si tu vois la chose chez toi ou si tu vois des changements chez ton enfant, s’il amène des affaires inhabituelles... C’est là que tu peux commencer à te poser des questions. Moi, je fouille les sacs de mes enfants... Mais je ne vais pas trouver des choses volées. La preuve : quand la police est venue chez nous ils n’ont rien trouvé. Mais ce qui nous a tous choqués c’est cette façon d’arrêter. Pourquoi ne pas envoyer une convocation pour qu’ils se présentent au commissariat ? Parce que là, ils ont été considérés comme des grands criminels ! Peut-être que c’est normal, que c’est légal qu’ils agissent comme ça, mais ça fait un dégât moral. C’est pas nos enfants, c’est nous qui avons payé les pots cassés »

« Notre fils vivait chez nous. Ils débarquent à six heures du matin. On vit ça très mal. On ne supporte pas. On n’est pas habitué à ce genre de truc. Vous dormez à la maison, vous entendez des coups à la porte... On est en pyjamas, en slip, avec les enfants.. « Monsieur, mettez-vous là... » Ils ont osé deux fois me menotter. J’ai dit « Non ! Je ne sais pas de quoi il s’agit ». « Monsieur, mettez-vous là ! Nous ne donnons pas d’explication ! Mettez-vous là ! Asseyez-vous ! ». Ils commençaient à tout soulever, à fouiller partout... Et puis après ils menottent notre fils. Même les petits enfants étaient paniqués. Ils étaient encore tout petits : « Qu’est-ce qu’il y a ? » Ils commencent à pleurer. On les a calmés, tout cela. Ils avaient peur pour nous »

« Tout d’un coup la sanction, elle tombée un jour : intervention des forces de l’ordre dans le quartier, cent cinquante policiers au petit matin pour une vingtaine de personnes dans le quartier. C’était pour toutes les conneries qu’on faisait pour notre bande. Il y avait d’autres bandes, de Noisy-le-Grand, de Champigny. La descente a eu lieu pour nous. Ils ont débarqué chez mon père, je n’étais pas très bien. On voit les flics arriver chez soi, le casque tireur d’élite « Bouge pas ! Bouge pas ! Bouge pas ! ». Les sœurs qui sont là sont en panique. Il y avait aussi mon oncle qui était chez moi. J’étais encore à l’école, ils ne savaient pas ce qu’on faisait. Mon père ne se doutait de rien : j’allais au sport, je rentrais, j’allais à l’école, j’avais la bourse. J’avais un petit boulot à côté. Ce salaire-là me permettait de subvenir à mes propres besoins, de m’acheter des trucs. Du coup, ma famille ne se doutait de rien. Et puis, voilà, un jour, ça m’est tombé dessus. Ils sont venus chez moi. Perquisition. Ils ont pris des affaires qui correspondaient à des agressions qu’on avait faites sur des personnes. Nous, on était cons, quand il y avait un blouson, bah le blouson on le gardait chez nous. On volait des vélos, ils étaient beaux, on en vendait deux et on en gardait un. Ils l’ont trouvé derrière la porte, il correspondait à une agression. Donc, de ce fait-là trois jours de garde à vue, comparution... »

« Avec la perquisition, tout le monde est traumatisé. S’il y a des plus petits à la maison c’est même pas la peine ! Mon petit frère était petit à l’époque. Et puis voilà, ils sont rentrés, boom boom, flash-ball, avec les fusils, comme ça. C’était assez stressant, alors que ça n’en valait pas la peine, c’était trop disproportionné par rapport à l’acte. C’était tellement gros qu’ensuite on a porté plainte. Du coup les autres perquisitions se sont mieux passées »

« La perquisition, c’est abusé. Ils ont fouillé en dessous du lit, les matelas ont été cassés. Dès qu’ils sont entrés ils ont menotté mon père, ils l’ont mis à terre. Du coup mes frères : « Pourquoi vous menottez mon père ? » Il y a un policier qui est venu et qui a giflé mon frère. Du coup, il y a eu la bagarre. C’était affreux, alors qu’il y a des enfants. C’était à six heures, à l’ancienne, parce que maintenant ils peuvent venir à n’importe quelle heure. On n’a plus de droits. On est coupable avant même d’être jugé. Après c’est facile d’arrêter un enfant de quatorze, quinze ans. Il ne connaît pas ses droits. Bien sûr qu’il va signer, il signe tout ce que vous dites, il le signe, il veut juste rentrer chez lui. Il ne sait pas que ce qui l’attend c’est encore pire. Je ne dis pas qu’ils sont tous innocents, mais il y a beaucoup de cas comme ça »

 Les parents sont perdus

La perquisition est d’autant plus un traumatisme pour la famille que les parents avaient cru bien élever leurs enfants, leur transmettre de bonnes valeurs, leur montrer l’exemple :

« Dans la vie, moi je veux que tu deviennes comme moi que tu aies un travail, que tu arrives à fonder une famille, que tes enfants soient fiers de toi, qu’ils n’aillent pas dire : « Papa j’ai entendu dire... Est-ce que tu as déjà volé ? » Est-ce que tu auras des réponses à donner à tes enfants ? Oui, bien sûr, c’est la jeunesse, mais être jeune ne veut pas forcément dire de ne pas se limiter à faire certaines choses. Des fois, quand je cause avec mon fils c’est ça que je lui dis : « Je veux que tu réfléchisses à l’avenir parce que la jeunesse c’est un moment, c’est un passage. Chaque personne passe par la jeunesse, mais n’oublie pas que tu deviendras un adulte et à ce moment-là il faut que tu penses à donner une meilleure image de toi ». Voilà ce sont des discussions comme ça que j’ai avec mon enfant. Je ne dis pas que ça passe toujours...! »

« Quand je revenais du boulot on m’appelait « Voilà, votre fils... faut venir le chercher... ». Malgré les corrections il a continué. Il commençait à vendre des trucs au marché d’ici. Et puis il a eu le goût de l’argent, je ne sais pas, et les choses ont commencé à s’amplifier. Et puis dès qu’il a eu sa majorité, comme le dossier commençait à s’accumuler, quand il l’ont arrêté la première fois ça été un an ferme. Avant, il avait fait des petites choses, mais ils attendaient qu’il soit majeur »

« Le problème quand je discute avec mon fils, je teste son degré d’intelligence et je me rends compte qu’il n’est pas bête du tout, mais il est trop sous l’emprise des influences. Pour le moment il a du mal à s’en détacher. Quand il est avec moi il devient une personne normale, on a des petits moments de convivialité, notre rapport devient bon parce que je le sens à l’aise, mais il suffit qu’il sorte dehors et qu’il revienne deux heures plus tard si tu essaies d’aborder ce sujet-là ça va l’énerver parce qu’il est parti dans un autre monde et tu le déranges avec tes principes. Il y a un moment pour discuter avec eux, il y a un moment pour les laisser dans leurs délires et il y a un moment pour les encadrer. Donc, c’est un combat, c’est un combat à long terme... »

« J’aurais souhaité du meilleur pour mon enfant, qu’il soit bien, qu’il suive mon chemin, qu’il m’écoute, qu’il me comprenne. Des fois il me dit : « Toi, tu crois que je ne te comprends pas, je te comprends, mais le problème c’est que je n’ai pas de travail, je ne travaille pas, tu veux que je fasse quoi ? Tu veux pas m’enfermer à la maison non plus ». Je lui dis : « Non, je ne veux pas t’enfermer à la maison, je veux que quand tu sors tu choisisses les personnes que tu fréquentes. Même dehors, on a un choix de vie. Quand tu choisis une bonne personne, ça t’emmène sur de bons chemins. Si tu choisis une mauvaise personne, forcément tu vas suivre la personne. Donc, même quand tu sors dehors, choisis des personnes qui ont de bons parcours, qui ont une bonne scolarité, qui cherchent à travailler, toi, ça te motivera davantage pour trouver du travail. Parce que tu me dis que tu ne travailles pas, je sais que tu ne travailles pas, mais pour que la société, les employeurs te fassent confiance, il faut que toi déjà tu fasses un travail sur ta personne et il faut que ta présentation soit bien, il faut que quand tu t’exprimes, l’employeur ressente dans ton propos que tu as envie de t’en sortir. Il faut que fasse un gros travail sur toi ». Mais quand je parle avec lui je sens quand même qu’il est motivé pour travailler, mais le problème est qu’il attend que le travail vienne devant sa porte. Je lui dis qu’il faut aller le chercher. Il me répond « Où ? Je n’ai pas envie de faire du travail où on me paie cent euros, deux cents euros, trois cents euros ». « Quelque part tu peux commencer par des petits boulots. Je sais que c’est pas beaucoup, que ça ne te suffit pas parce que, vous les enfants d’aujourd’hui, vous avez goûts plus élevés que nous, mais ça permettra de donner confiance, c’est une ouverture de portes, ça te permettra que les gens disent : « Ah ! Il a fait ce travail-là, il est sérieux, il a respecté les conditions du travail et là, moi, je peux peut-être lui donner plus. Commence ta formation, c’est une base déjà. Tu auras un petit diplôme à toi et en même temps tu es payé. Commence par faire quelque chose, après tu auras un vrai travail »

« Moi je pense qu’on vit pour nos enfants... Si nos enfants n’ont pas réussi leur vie, quelque part il y a quelque chose qui nous manque, on n’est pas totalement heureuse. Quand je pense à sa situation, je m’isole, je réfléchis dans ma tête et je regarde dans le vide, parce que je suis malheureuse de le voir qu’il ne s’en sort pas et c’est lui qui vient me voir et qui me dit : « Maman, qu’est-ce que tu as ? ». Et moi je n’ai pas envie de lui mettre des poings dans le dos et lui dire c’est à cause de toi que je ne vais pas bien, alors je lui dis : « Non, ça va, je m’en sors »

Pour certains parents venus d’Afrique, un malentendu s’installe parfois sur les méthodes d’éducation :

« Le problème, c’est que nous on est élevés en Afrique différemment qu’ici. Quand on arrive, il faut nous laisser éduquer notre enfant comme on éduque là-bas, mais ici ils ont dit qu’il faut qu’on l’intègre, tout ça, alors qu’on sait qu’un enfant noir, il a besoin qu’on lui mette des pressions. Ce n’est pas comme ici : vous expliquez, vous expliquez, vous expliquez. Chez nous, on est éduqués par les voisins, par tout le monde. Le respect vient de là. Mais ici il y a la loi, la police qui est derrière nous : on ne peut pas taper nos enfants, on ne peut pas éduquer nos enfants. Ils connaissent leurs droits, donc ils font des choses par rapport à leurs droits ; on n’a pas un mot à dire et nous on est désarmés. Nos enfants qui ont fait des bêtises, ils sont nés en Afrique. Je les ai éduqués là-bas dans notre façon, quand on est arrivés ici, on a continué avec notre éducation. Mais du moment où ils ont commencé à apprendre à l’école que si on te tape tu vas voir la police, tu appelles ce numéro, si ta mère te maltraite tout ça. C’est exactement comme ça que ça se passe et nous on est désarmés. Un jour, j’ai tapé un de ses enfants... L’enfant a couru à la police. Quand je rentre du boulot, c’est le juge qui m’appelle : « Monsieur, est-ce vous savez ce que vous avez fait ? — non je ne sais pas ce qui s’est passé — On a votre enfant ici qui nous a fait des remarques comme quoi vous le tapez. Vous avez un fouet, vous le frappez avec. La loi française interdit qu’on tape sur les enfants. Si vous continuez, vous serez arrêté ». Vu ce contexte comme ça, qu’est-ce que moi je peux faire ? »

Mais il n’est pas sûr que l’éducation du bled soit la meilleure :

« Il y a peut-être aussi la façon dont on nous élève. On nous élève à la façon du bled. Là-bas tu es libre. L’enfant, il fait une bêtise, on lui file une gifle et voilà. Ici tu voles, on t’emmène au poste. Tu as fait quelque chose, on t’attrape. Déjà, ça joue beaucoup. Si déjà étant petit on te dit : « C’est pas le bled ici, si tu fais ça tu risques ceci, cela, tu ne vas plus être avec nous, ça va taper dix fois dans la tête de la personne. Je me souviens quand j’étais petit à la maison quand il y avait un problème, mon père disait : « Allez, sortez tous ! » Mais tu vas faire quoi ? Tu es chez toi parce que justement dehors il n’y a rien à faire, et parce qu’il y a une petite histoire, les parents ils s’embrouillent, tu sors, parce qu’ils veulent pas que tu assistes à cela. Donc toi tu es dehors, mais tu fais quoi dehors ? Tu galères... « Ah, tiens, je vais m’asseoir avec eux, ils rigolent bien ». Au bled, tu sors de chez toi, tu vas où tu veux, les portes sont ouvertes, tu vas chez quelqu’un d’autre. Les parents ne connaissent pas bien les pays où ils arrivent. Du coup tu règles les factures, tu fais les courses, tu es déjà dans un monde d’adultes, mais tu es un enfant. Et tu comprends que ta daronne elle t’envoie quelque part et elle te donne un petit papier et c’est ce petit papier qui fait que tu as ce que tu veux. Tu vois qu’à la maison il n’y a pas trop d’argent, tu fais quoi ? « Allez, je sors, je vais voler un petit paquet de ships » Et demain : « Non, j’en ai marre de voler des paquets de ships, je vais aller voir une personne, je vais voler son argent. Hum ! J’ai réussi une fois, deux fois, trois fois. Hou ! Maintenant il me faut plus ! »

Mais les enfants portent souvent un autre regard sur leurs parents :

« Les parents, la seule préoccupation qu’ils ont, c’est engranger de l’argent, engranger du bénéfice, pour pouvoir un jour retourner au pays et construire leur villa, leur maison. Et du coup, ils délaissent leurs enfants. C’est souvent des femmes de ménage qui se lèvent le matin, vont faire deux heures ici, trois heures là-bas, qui rentrent le soir, qui vont faire les tâches ménagères à la maison, et du coup à dix-neuf heures trente, elles sont couchées et l’enfant il est dehors de vingt et une heures à deux heures du matin. Et voilà, et donc il n’y a pas d’éducation. Et le père c’est pareil, il se lève le matin à six heures, il va travailler à sept heures, il rentre le soir à dix-huit, dix-neuf heures, il mange et il va dormir, et les enfants font ce qu’ils veulent. Et ça commence comme ça l’engrenage. Et quand ils s’en rendent compte, il est trop tard. Il y a beaucoup de gens comme ça. Moi je vois des jeunes des fois ils sont dehors à vingt heures, vingt et une heures. Ils ont douze ans, treize ans. « Qu’est-ce que tu fais dehors ? Rentre chez toi. Ta maison c’est là-haut, c’est pas en bas ! » C’est aux parents de se responsabiliser. Quel que soit le milieu social, l’origine ethnique ou religieuse, t’as pas à être en bas à douze, treize ans. C’est pas parce qu’il fait beau, les enfants doivent être avec leurs parents. Quand les parents se responsabiliseront les enfants prendront conscience de la valeur de la vie »

 Pourquoi l’un est délinquant et pas les autres ?

On a parfois tôt fait de lier délinquance et mauvaise éducation. Pourtant, au fil des témoignages, on se rend compte que les choses sont plus compliquées. L’enfant délinquant est souvent l’exception dans une famille où frères et sœurs ne posent pas de problèmes :

« Je n’ai pas de difficultés avec mes autres enfants. C’est ça qui est étonnant ! Je n’ai de difficultés qu’avec lui et c’est mon premier garçon. Les autres garçons qui sont chez moi, je n’ai aucun problème avec eux. Le garçon qui vient après lui aujourd’hui il est trop sérieux même, je trouve qu’il est beaucoup trop sérieux ! Comment cela se fait-il ? Une maman qui fait des enfants comme ça, qui sont totalement différents de mentalité, de comportement, c’est incroyable. J’ai un fils qui aime aller dehors et l’autre qui ne veut pas sortir. Mon seul combat, c’est ce fils, sinon je n’ai pas de difficulté. Mes autres enfants ne rencontrent pas de problèmes avec la société, mais j’ai un souci avec un »

« Etre parents c’est très difficile, c’est un métier très difficile. Moi j’ai deux filles mes deux filles sont complètement différentes. Pourquoi ? Va savoir. Je suis à l’opposé de mon frère. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Et dans toutes les familles, quand on a deux, trois enfants, on les élève de la même façon, et puis il y en a un qui ne va pas bien ; on ne sait pas pourquoi. En plus aujourd’hui c’est plus difficile qu’avant. Avant il y avait la famille qui faisait qu’il y avait toujours des relais ; aujourd’hui c’est un peu plus compliqué, les relais. Quand on vit dans des quartiers concentrés où dans certaines cultures on vit plutôt à l’extérieur, il suffit qu’il y ait une influence négative une seule... et on fait comme le copain. Il y a la télévision, les jeux vidéo, les médias. Tout ce qu’on a vu au mois de janvier, c’est terrible, ça donne des jeunes qui sont pour, des jeunes qui sont contre. Ceux qui sont pour ne savent pas pourquoi ils sont pour. Ceux qui sont contre ne savent pas pourquoi non plus. C’est vrai que parent c’est difficile. Moi je dirais, travaillons en amont de manière précoce pour éviter tout ça, pour diminuer en tout cas. Parce que après on sait que ça va être long et dur. Dur pour les parents, pour la famille, pour le jeune concerné. C’est tout un parcours du combattant »

« Mes parents sont fatigués. Quand vous avez un enfant qui fait que ça, aller en prison, en sortir, y retourner, vous vivez avec la peur au ventre. Ils se disent demain ou après-demain ça peut recommencer. Pour moi, ils n’ont rien fait, c’est l’époque où on vit. Mes parents ont toujours travaillé, ma mère était présente. Sinon on aurait tous fini en prison ! Pour moi, ils ont fait ce qu’il fallait. Il était bien. Il y en a qui n’ont rien. Je ne sais pas ce qui l’a attiré. Il ne manquait de rien. Il était habillé, il mangeait, il partait en vacances au bled... Après, il a déraillé. Pourquoi ? »

« Les conditions de vies pour mes frères et sœurs aînés étaient dures aussi, mais la détermination n’était pas pareille. Ils étaient déterminés à continuer, continuer, continuer, continuer, jusqu’à ce que ça passe. Mais moi j’ai continué, continué, continué et ce n’est pas passé. Au bout d’un moment tu pètes un plomb. Ils sont insérés, mariés, enfants, appartement et tout. C’est des exemples positifs, mais c’est pas ma vie. C’est leur vie à eux. Ils se sont construits, ils n’ont pas lâché, aujourd’hui ils sont bien. Mais moi j’ai essayé, essayé encore, au jour d’aujourd’hui j’essaie, mais c’est pas simple. Je veux tout et tout de suite ! »

 On n’est pas venus pour cela !

Les parents qui ont témoigné ont dit leur désarroi. Ils ont réalisé de grands sacrifices pour offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Avec l’emprisonnement d’un enfant c’est le sens même de leur vie qui est remis en cause :

« Mon but de rester en France ce n’était pas pour ça. C’était ces deux facteurs : leur donner la chance de réussir de faire quelque chose de bien et la santé voilà les deux facteurs parce que ce sont des trucs qu’on ne pouvait pas avoir si on restait au pays on ne pouvait pas en bénéficier. Si ça se passait bien, on descendait à la retraite, on savait que les enfants étaient bien, on venait de temps en temps pour des traitements et on repartait. Voilà ce qu’on avait mis en place. Et le bon Dieu, il nous a carrément brûlé le contrat... Chez nous on dit qu’il y a un fil, quand au début ça déraille, le reste ça ne suit pas. Les autres enfants n’ont pas suivi le cursus normal de leurs études. L’aîné a passé deux trois fois son bac, ça n’a pas marché. Il suivait des cours il a laissé tomber. Le second, deux ou trois jours avant son bac, il a refusé d’aller passer son examen. C’est le problème des influences. On s’est battus pour notre retraite. Mais si on revient ici et que nos enfants sont SDF, on ira chez qui ? C’est pas avec des petits boulots, vu la conjoncture actuelle — maintenant il faut avoir un Bac + tant — comment ils vont faire ? »

« On voulait venir ici, c’était pas pour pousser les enfants à faire du vagabondage ou bien des braquages... Quel est le parent qui accepte l’échec de son enfant ? Personne. Nous sommes ici, on a accepté ici parce qu’on a vu l’opportunité, la possibilité de réussite de ces enfants. On est restés ici pour qu’ils exploitent ça et faire quelque chose de bien. Ça nous fait mal quand on parle des parents... Tout parent veut la réussite de son enfant »

 Retour aux sources, retour au bled

Pour remettre en place les idées de leurs enfants, les parents décident parfois de les envoyer dans le pays d’origine. Ce séjour au bled, d’après le témoignage des intéressés, est souvent une source de motivation pour un nouveau départ :

« C’est quand mon fils est rentré du bled qu’il a voulu faire plombier. Il a vu la situation là-bas... Il a eu sa formation. C’est lui-même qui a trouvé son patron et pourtant c’est difficile de trouver un patron plombier. C’est lui-même qui l’a cherché. Moi, je l’ai juste aidé avec les éducateurs à trouver une école. Malheureusement, il est tombé sur un patron voyou qui voulait exploiter les sans-papiers, les jeunes. »

« Depuis qu’on est en France, les enfants ne sont pas retournés au bled. On voulait qu’ils voient la réalité du pays... pour comparer avec ce qu’ils vivaient ici. Comme ça ils vont savoir que là d’où on vient, ce n’est pas facile. On a une maison pour passer notre séjour là-bas et à un moment donné mon fils me parle d’un hôtel. Je ne sais pas pourquoi il voulait aller à l’hôtel. Il disait que c’était parce que le quartier de la maison n’était pas sécurisé. Il voulait être dans l’hôtel et nous dans la maison. Comme il n’avait pas l’argent pour l’hôtel, il est parti braquer. Il voulait avoir beaucoup d’argent pour partir. Je suis allée le voir en prison. Je lui ai demandé directement, il m’a dit : « Maman je ne sais pas ce qui me passe, il y a des choses qui se passent dans ma tête, j’essaie de m’en sortir, mais des fois ça vient comme ça, il y a quelque chose qui me dit : « Va, va, va » et puis je vais et quand je fais le truc je me retrouve dans la prison. Voilà ce qu’il m’a dit : « Maman je ne sais pas ce qui m’arrive. Des fois j’essaie de m’en sortir, mais il y a quelque chose derrière qui me pousse. Ce jour-là, moi je ne voulais pas braquer, mais on dirait que ça me poussait à aller braquer ». Moi je crois en Dieu donc je ne peux pas comprendre ce qui se passe derrière lui... »

« Là-bas, au pays, vous êtes dans le désert, il n’y a pas tout ce qu’on voit autour de nous ici. Il n’y a pas le matériel, il y a de la pauvreté, certes, mais on ne vit pas dans un monde matérialiste, de consommation, et c’était important pour moi de pouvoir me ressourcer. Certes vous avez l’image de quelqu’un qui vient d’Europe, mais vous n’avez pas besoin de dominer les autres pour être heureux »

Si ce retour au pays est vécu comme cela, est-ce finalement une expérience profitable ?

« On va prendre l’exemple de quelqu’un qui vend de la stup toute la journée. Il est dehors la nuit et le matin il est chez lui. Il jette juste de l’argent un peu à ses parents — si ses parents acceptent l’argent — sinon il fait son petit train de vie. Du coup, tu n’as pas trop de responsabilité si ce n’est ta sécurité à toi. Par contre, t’arrive au pays, tu dois aller au champ de sept heures jusqu’à midi, taper de la terre très, très dure, après l’irriguer. Ça je l’ai fait, et ça met beaucoup dans la tête. Que la vie elle n’est pas facile. Que la facilité ça ne paie pas. Après tu cogites : « Est-ce que je suis dans le droit chemin ? Est-ce que je suis bien ? Est-ce que je suis pas bien ? » Ça dépend des personnes, mais pour ma part moi ça a été ça. Ce qui fait qu’après, un ange ! J’ai compris la dureté, ce que mes parents avaient vécu. J’ai cherché du travail, j’ai commencé à travailler, j’ai même obtenu un BEP. Mais après il resuffit de deux, trois fréquentations pour que ça reparte. Et c’est ce qui s’est passé. Et bim, ça repart vite après. Il suffit juste que tu voies un ami qui fait beaucoup de sous rapidement. Il t’explique deux, trois cheminements de son organisation, de son projet et tu retombes dedans »

Pour d’autres, c’est au contraire une expérience traumatisante qui les renvoie à la difficulté de se situer : suis-je d’ici ou d’ailleurs, ou de nulle part ? Alors, je vais être du pays de l’argent :

« Je suis allé au bled, histoire de voir la famille, voir aussi la vie que mes parents ont eue pendant leur enfance. C’est important. Mais voilà, pour eux là-bas, nous on est des Français, on n’est pas nés là-bas, on parle pas bien la langue... Du coup, tu es perdu toi-même parce que le pays d’origine te dit : « Tu n’es pas d’ici » et ici on te dit : « T’es pas chez toi ». Tu viens d’où alors ? Ça, déjà, dans la tête de quelqu’un qui n’est pas fait mentalement, il pète un plomb. En gros, c’est le pays où je vis qui m’a baisé. Dans les cités, tout le monde va penser ça. Donc, on m’a fait ça, bah moi aussi, je vais les niquer. Mais tu ne peux pas niquer un système qui est si bien organisé »

Un graffiti près d’une école de Villiers.

 La rue de tous les dangers

Les parents ont bien compris que leurs enfants ne sont pas sous leur seule emprise. Ils subissent l’influence de la télévision, ils l’ont dit, mais aussi et surtout de la rue. Du coup, pour eux, la double peine, c’est aussi cette peur au ventre qui les accompagne au quotidien :

« Dès que mon fils est à la maison je suis rassurée. J’ai la gaieté, je suis bien. Il est là avec moi, je me sens bien. Je me dis que s’il y a un problème, il ne sera pas impliqué. Voilà. Mon combat c’est ça. Dès qu’il rentre à 6 heures du soir, je ferme la porte à clef et je garde la clef dans ma poche. Des fois, mon fils est chez moi de six heures du soir jusqu’à midi le lendemain, il ne sort pas. Mais il suffit qu’il sorte et son nom peut être cité dans une affaire. J’ai peur de cela »

« Je contrôle ses allées et venues, je contrôle ses va-et-vient quand il ne rentre pas à l’heure choisie, je descends dehors, je vais le chercher. Tous les jours que Dieu fait, je ne me couche jamais chez moi tranquillement tant que mon fils n’est pas rentré. Je vais le chercher dans tous les squats de la cité et des fois j’envoie les grands et je leur dis : « Allez-y, allez chercher mon enfant ». Des fois ils me disent : « Madame, rentre chez toi, il va venir ». Quand je rentre, dix minutes après, il revient. Je ne lâche pas. Je ne dors jamais tant que mon enfant n’est pas chez moi. Jamais je ferme ma porte à clef en sachant que mon enfant est dehors. Jamais »

« Il faut surveiller les enfants. Des fois on dit « Bon, les enfants sont dehors, il faut bien que les enfants aillent s’amuser ». Mais ce n’est pas ça. Ils trouvent des copains qui les emmènent dans une autre place que nous les parents on ne connaît pas. Si tes enfants veulent sortir, tu sors avec eux et tu rentres avec eux au lieu de les laisser tout seuls jouer dehors. Parce qu’il y a des gens qui sont là pour influencer les autres. Tu sais pas ce qui se passe autour de toi. Comment ils éduquent les enfants. Tu fais confiance. Tu penses que tu éduques tes enfants d’une bonne manière, mais les autres, leur éducation n’est pas comme ça. Il y a un laisser-aller. Ces enfants sont là et ils entraînent les autres. »

« Chaque pays se développe, chaque pays avance, chaque année tu progresses un palier, mais quand tu restes posé en bas d’une tour, ces paliers-là tu ne les vois pas. Tu peux rester poser pendant trois, quatre ans, tu peux sortir, le monde il aura avancé d’une façon, tu vas être choqué. Du coup, tu vas rester dans ta bulle »

« La double peine c’est quand tu es en garde à vue, mandat de dépôt, tu contrôles rien, tu contrôles pas ta vie ; c’est pas toi qui choisis ton nombre de douches, on te l’impose ; ton nombre d’heures de sorties, on te l’impose. Tu es pire qu’un animal en cage. Tu vis ça et de l’autre côté il y a ta famille qui vit ça. Ils vont se poser des questions : « Où j’ai foiré ? » Et la plupart du temps, ils n’ont foiré nulle part, c’est juste toi qui es parti en couille. Tu perds ta liberté. La liberté, c’est savoureux, mais elle a un prix. Faut rester droit »

« La rue t’impose des amis, des « collègues » plutôt, mais vu que tu passes tellement de temps avec ces collègues-là, dans des choses illégales, tu t’en remets à lui comme il s’en remet à toi, tu penses que c’est un frère, mais tu es toujours baisé au final. Mais les gamins ils ne voient pas ça. « Lui, on s’aime pas, mais aujourd’hui il est bon dans ça, bah je vais être avec lui comme ça je vais avancer un peu, je vais me servir de lui et je vais avancer ». C’est un sale engrenage. Mais malheureusement, c’est le seul engrenage que certaines personnes ont »

Post-Scriptum

Le second volet de ce projet est constitué par un « Théâtre Forum » animé par Roselyne Ruiz et programmé le samedi 25 avril 2015.

Vos commentaires et vos témoignages sont les bienvenus !

Dans le prolongement du théâtre forum et du recueil de témoignages, nous souhaitons vivement que vous réagissiez sur ce thème des conséquences de l’emprisonnement. N’hésitez pas à laisser un commentaire et à apporter votre propre témoignage. D’avance merci !

Notes

[2] Une prise d’otages sanglante dans un hypermarché casher porte de Vincennes le 9 janvier 2015.

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PUBLIÉ LE : 25 avril 2015 | MIS À JOUR LE : 15 juillet 2015
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